Le fil

SETAO, l’entreprise qui a construit les deux premiers ponts d’Abidjan

Le pont Houphouët-Boigny, le pont Charles-de-Gaulle, le palais présidentiel, le barrage d’Ayamé, la mosquée du Plateau, le grand marché de Treichville, dix-huit stations du futur métro : ces ouvrages ont un point commun que presque personne ne connaît. Ils ont été construits par la même entreprise, fondée à Abidjan le 17 juin 1950, cotée en bourse depuis les années 1980 et devenue une filiale du groupe Bouygues. Elle s’appelle SETAO, et son chiffre d’affaires 2025 tient dans 3,9 milliards FCFA.
SETAO, entreprise de bâtiment et travaux publics en Côte d'Ivoire

RC1959

1950 : une société née dix ans avant l’indépendance

La Société d’études et de travaux pour l’Afrique Occidentale est constituée le 17 juin 1950, avec un capital de 10 millions de francs et un siège dans le quartier de Cocody. Elle est alors la filiale ivoirienne des Entreprises Boussiron, un groupe français de génie civil réputé pour ses ouvrages en béton armé.

Son premier chantier marquant donne le ton. Entre 1951 et 1953, l’entreprise construit le château d’eau de Cocody : une cuve en forme de tulipe de 2 000 mètres cubes, treize mètres de diamètre à la base et trente au sommet, assemblée au sol puis soulevée d’une vingtaine de mètres en une seule opération. La prouesse sera décrite dans la presse technique de l’époque.

17 juin 1950la constitution de SETAO, dix ans avant l’indépendance de la Côte d’Ivoire

Les ouvrages qui ont dessiné la ville

Dans les deux décennies qui suivent, SETAO construit une part significative de ce qui fait aujourd’hui la silhouette d’Abidjan et de l’État ivoirien naissant.

PériodeOuvrage
1951-1953Château d’eau de Cocody
1954-1957Pont Houphouët-Boigny, premier pont sur la lagune Ébrié, entre Abidjan et Treichville
1961Barrage d’Ayamé I, premier barrage hydroélectrique du pays
1962Palais présidentiel
1965-1967Pont Charles-de-Gaulle, deuxième franchissement de la lagune

Sources : archives d’entreprises coloniales, notices biographiques des dirigeants de l’époque, fiches d’identité de la société.

Autrement dit, les deux premiers ponts qui ont relié le Plateau au sud de la lagune, et qui ont permis à Abidjan de devenir une ville continue, sont sortis des mêmes bureaux d’études.

De Boussiron à Bouygues, par la Compagnie Française d’Entreprises

Le lien avec Bouygues, que tout le monde connaît aujourd’hui, est en réalité tardif et indirect.

En 1969, l’ensemble Boussiron-SETAO est repris par la Compagnie Française d’Entreprises, alors dans l’orbite du groupe Suez. Puis, en 1973-1974, Bouygues reprend la Compagnie Française d’Entreprises en location-gérance. C’est par ce chemin, et non par une acquisition directe, que l’entreprise abidjanaise entre dans le groupe qui la contrôle encore.

Aujourd’hui, Bouygues Bâtiment International détient près de 79 % du capital, le flottant représentant environ 21 %, soit 2,8 millions de titres sur 13,44 millions. Le conseil d’administration est composé de cadres du groupe.

Cette structure a une conséquence directe pour l’actionnaire minoritaire, et elle mérite d’être énoncée clairement : les décisions qui font la valeur de SETAO, à savoir quels contrats sont portés par la filiale plutôt que par une autre entité du groupe, ne se prennent pas à Abidjan.

Une cotation bien plus ancienne que la BRVM

On lit souvent que SETAO est cotée depuis 1998. C’est exact, et incomplet.

Une fiche d’identité de la société datant du milieu des années 1980 la présente déjà comme « la seule société du bâtiment et des travaux publics en Côte d’Ivoire cotée à la Bourse des Valeurs d’Abidjan ». L’entreprise affichait alors un chiffre d’affaires de 4,3 milliards FCFA et employait 350 salariés.

Le 16 septembre 1998, jour d’ouverture de la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières, SETAO rejoint la nouvelle place régionale sous le code STAC, comme l’ensemble des sociétés qui étaient cotées à Abidjan.

Deux chiffres résument la suite. Le capital social est resté à 672 millions FCFA depuis cette époque. Et en 2017, la valeur nominale a été divisée : les 134 400 actions d’origine sont devenues 13 440 000 actions, sans que le capital change.

Le second âge : les bâtiments publics et commerciaux

À partir des années 1980, l’entreprise quitte les grands ouvrages d’art pour le bâtiment. La liste de ses livraisons se lit comme une promenade dans Abidjan.

AnnéeRéalisation
1989Hôpital de Yopougon, livré le 22 mars après trente mois de travaux
1997Marché de gros de Bouaké, 30 000 m² et 600 boutiques
1998Mosquée du Plateau : minaret de 70 mètres, coupole de 38 mètres, salle de prières de 3 000 places, avec Bouygues Bâtiment International
2000Rénovation et extension de l’aéroport Félix-Houphouët-Boigny, livrées en décembre après trente mois de travaux
2001Grand marché de Treichville : 26 300 m², 3 609 étals, 52 boutiques
2014Extension du centre commercial Cap Sud, hypermarché de 16 700 m²
2015Centre commercial Prima, entrepôts SEMAT
2017-2019Rénovation des trois instituts de l’INP-HB de Yamoussoukro
2020Hôtel Mövenpick du Plateau, 160 chambres sur sept étages
2020-2025Dix-huit stations du métro d’Abidjan, ligne 1

Source : réalisations publiées par la société, par ordre chronologique.

Un détail mérite d’être relevé, parce qu’il éclaire l’actualité de l’entreprise : SETAO a déjà rénové l’aéroport d’Abidjan une première fois, avec une livraison en décembre 2000. Le chantier qui fait aujourd’hui parler d’elle est donc un retour, vingt-cinq ans plus tard, sur un site qu’elle connaît.

Comment gagne, ou perd, un entrepreneur général

Le métier de SETAO n’est pas de fabriquer un produit mais d’exécuter des contrats, et cette différence explique l’essentiel de ses comptes.

Le prix est fixé à la signature. L’entreprise répond à un appel d’offres et s’engage sur un montant : toute dérive du coût des matériaux ou des délais reste à sa charge.

Le client paie avant les travaux. Une avance de démarrage précède l’exécution, si bien que la trésorerie d’un entrepreneur général gonfle quand un chantier commence et se dégonfle quand le carnet se vide. Chez SETAO, la trésorerie nette est passée de 7,4 milliards FCFA fin 2021 à 1,3 milliard fin 2025.

Les charges de personnel, elles, ne s’ajustent pas au rythme des chantiers. Elles ont représenté 25 % des produits en 2021 et 74 % en 2024. C’est ce que les analystes appellent le levier opérationnel, et dans le BTP il joue brutalement dans les deux sens.

La marge se révèle tard, à la réception : retenues de garantie, litiges, reprises de provisions. Une année comptable ne dit donc jamais toute la vérité d’un chantier.

Cinq exercices qui racontent la fin d’un cycle

En milliards FCFA20212022202320242025
Produits10,314,79,31,83,9
Résultat d’exploitation1,3−0,1−1,1−1,0−0,8
Résultat net1,1−0,1−1,1−0,3−0,1
Capitaux propres3,01,90,80,50,4

Source : résultats annuels SETAO 2021 à 2025, comptes sociaux SYSCOHADA. Les produits réunissent chiffre d’affaires, autres produits et transferts de charges, agrégat tel que publié.

Les produits ont chuté de 88 % entre 2022 et 2024, puis doublé sur une base minuscule
Produits, en milliards de FCFA. L'agrégat publié réunit chiffre d'affaires, autres produits et transferts de charges.
0,02,55,07,510,012,515,0202120222023202420250,02,55,07,510,012,515,020212022202320242025
Ridwan AbdouRésultats annuels SETAO 2021 à 2025, comptes sociaux SYSCOHADA.

Ces chiffres se lisent en trois temps. 2021 est une fin de cycle réussie : un chantier livré, une marge d’exploitation de 12,5 %, un dividende de 66,15 francs nets par action versé en juillet 2022, le dernier à ce jour. 2022 et 2023 marquent l’épuisement du carnet. 2024 est le creux : 1,8 milliard de produits, soit six fois moins que deux ans plus tôt.

2025 amorce une remontée : les produits doublent, à 3,9 milliards, grâce à la poursuite des travaux préliminaires de l’aéroport, et la perte se réduit à 97 millions. Mais c’est la quatrième perte nette consécutive, et les capitaux propres, tombés à 357 millions, ne représentent plus que 53 % du capital social. Le droit OHADA impose des décisions particulières aux sociétés dont les capitaux propres passent sous la moitié du capital : l’entreprise en est proche.

Ce qui se joue maintenant

L’aéroport. Le programme d’extension de l’aéroport Félix-Houphouët-Boigny, lancé en décembre 2022, est chiffré à 330 milliards FCFA et vise à porter la capacité de 2 à plus de 5 millions de passagers. Les travaux préliminaires devaient s’achever fin 2025, avant le lancement des grands travaux. Pour référence, le trafic s’est établi à 2,52 millions de passagers en 2025, en hausse de 0,9 %.

Le métro. La ligne 1, dont SETAO a réalisé dix-huit stations, est désormais attendue en service en 2027-2028, après plusieurs reports.

Ce que l’on ne sait pas. SETAO ne publie ni carnet de commandes, ni ventilation de son activité par projet, ni sa part exacte dans les groupements auxquels elle participe. C’est l’information la plus déterminante pour comprendre l’entreprise, et c’est précisément celle qui manque.

Questions fréquentes

Qui a construit le pont Houphouët-Boigny à Abidjan ?

La SETAO, entre 1954 et 1957. La même entreprise a construit le pont Charles-de-Gaulle entre 1965 et 1967, le barrage d’Ayamé I en 1961 et le palais présidentiel en 1962.

SETAO appartient-elle à Bouygues ?

Oui. Bouygues Bâtiment International détient près de 79 % du capital. Le lien remonte à 1973-1974, lorsque Bouygues a repris en location-gérance la Compagnie Française d’Entreprises, qui avait elle-même racheté l’ensemble Boussiron-SETAO en 1969.

Quand SETAO a-t-elle été créée ?

Le 17 juin 1950, sous le nom de Société d’études et de travaux pour l’Afrique Occidentale, comme filiale des Entreprises Boussiron. Elle a donc dix ans de plus que l’indépendance de la Côte d’Ivoire.

Qui construit les stations du métro d’Abidjan ?

Le projet est porté par un ensemble d’entreprises autour de Bouygues. SETAO a réalisé dix-huit stations de la ligne 1, dont la mise en service est attendue en 2027-2028.

SETAO verse-t-elle un dividende ?

Pas depuis celui de l’exercice 2021, 66,15 francs nets par action, mis en paiement en juillet 2022. Les exercices 2022, 2023, 2024 et 2025 se sont tous soldés par une perte nette.

Combien SETAO a-t-elle réalisé de chiffre d’affaires en 2025 ?

3,88 milliards FCFA de produits, incluant le chiffre d’affaires, les autres produits et les transferts de charges, soit plus du double de 2024, mais 62 % de moins qu’en 2021.

Combien d’actions composent le capital de SETAO ?

13 440 000 actions pour un capital de 672 millions FCFA. Ce nombre résulte de la division du nominal intervenue en 2017 : les 134 400 actions d’origine ont été multipliées par cent.

Pourquoi le cours de SETAO a-t-il autant varié en 2026 ?

Le titre a évolué entre 440 et 3 500 FCFA en un peu plus d’un an. Deux facteurs mécaniques l’expliquent : un flottant très réduit, 2,8 millions de titres seulement, sur lequel quelques millions de francs échangés suffisent à déplacer le cours, et un marché régional en forte hausse. Les publications de la société, elles, font état de quatre pertes consécutives.

Poursuivre l’analyse

Cet article raconte ce que SETAO a construit. Il laisse ouverte la question qui intéresse l’investisseur : que vaut une entreprise dont le carnet de commandes n’est pas publié, dont les capitaux propres ne couvrent plus que 53 % du capital social, et dont les contrats sont attribués par un actionnaire qui peut les loger ailleurs ?

Notre note de recherche sur SETAO reconstitue les cinq exercices 2021-2025 à partir des publications certifiées, mesure le seuil de rentabilité réel de la structure actuelle, chiffre le niveau d’activité annuel qu’il faudrait atteindre pour justifier la valorisation du marché, et confronte cinq méthodes d’évaluation à trois scénarios contrastés.

Consulter la note de recherche SETAO →

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Méthodologie et avertissement

Les retraitements et les calculs de ratios sont propres à Ridwan Abdou et détaillés dans la note complète.

Ce document exprime une opinion personnelle à la date de publication. Il ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation personnalisée, ni une sollicitation d’achat ou de vente. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.

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