Le fil

SICABLE, l’usine de Vridi qui câble la Côte d’Ivoire depuis 1976

Il existe, dans la zone industrielle de Vridi, une usine de soixante-seize personnes qui a fabriqué une grande partie des câbles par lesquels passe l’électricité ivoirienne. Elle s’appelle la Société Ivoirienne de Câbles, elle a été créée en 1976, elle est cotée à la BRVM sous le code CABC, elle exporte dans dix-sept pays, et son actionnaire majoritaire est le numéro un mondial du secteur. Son chiffre d’affaires 2025 atteint 21,3 milliards FCFA, dont près de 84 % ne sont ni de la main-d’œuvre ni de la marge : c’est du métal.
Câble électrique produit par SICABLE à Vridi, Abidjan

Petar Milošević

1976 : une usine pour un pays qui s’électrifie

La Société Ivoirienne de Câbles est fondée en 1976, dans une Côte d’Ivoire qui construit alors son réseau électrique à marche forcée. Le raisonnement industriel est le même que pour le bitume ou le ciment : un produit lourd, volumineux, normé et consommé en masse par les chantiers publics gagne à être fabriqué sur place plutôt qu’importé.

L’usine s’installe dans la zone industrielle de Vridi, à Abidjan, où elle se trouve toujours. Son métier n’a pas changé depuis : transformer du cuivre et de l’aluminium en câbles d’énergie basse et moyenne tension.

6 500 tonnesla capacité de production annuelle de l’usine de Vridi

Une entreprise qui s’est très tôt définie par ses normes

Un câble électrique est un produit que l’on ne peut pas juger à l’œil : sa qualité se démontre par un label. SICABLE a donc construit son crédit sur la certification.

Ses produits ont porté le label français NF-USE de 1978 à 2000, puis la norme ivoirienne NI délivrée par CODINORM à partir de 2000. C’est un détail technique, mais il explique une bonne part de la position de l’entreprise : sur les marchés publics de réseau, la conformité certifiée est ce qui sépare un fournisseur qualifié d’un importateur.

1985 : l’arrivée d’un actionnaire qui changera trois fois de nom

En 1985, un groupe industriel européen prend 51 % du capital. Il s’appelle alors Pirelli, dont l’activité câbles remonte à 1879. Cette participation de 51 % n’a jamais bougé depuis. Le nom du propriétaire, lui, a changé deux fois.

AnnéeCe qui s’est passé chez l’actionnaire
1985Pirelli prend 51 % du capital de SICABLE
2005Goldman Sachs rachète l’activité câbles de Pirelli, qui devient Prysmian
2011Prysmian fusionne avec le néerlandais Draka et devient le premier câblier mondial

Autrement dit, l’actionnaire de référence de SICABLE est aujourd’hui Prysmian Cables et Systèmes France, filiale d’un groupe qui a dépassé 11 milliards d’euros de chiffre d’affaires, emploie près de 29 000 personnes dans cinquante pays et exploite plus de cent unités de production. La petite usine de Vridi est l’un des deux points d’ancrage industriels du groupe en Afrique subsaharienne, avec l’Afrique du Sud.

Cette filiation a deux effets très concrets. SICABLE bénéficie des technologies, des normes de qualité et des conditions d’achat de métal négociées par le groupe, ce qu’aucun concurrent local ne peut égaler. Et elle distribue en Côte d’Ivoire les gammes Prysmian et Draka fabriquées ailleurs, ce qui lui permet de proposer des produits qu’elle ne sait pas faire.

Ce que fabrique l’usine, et ce qu’elle revend

L’entreprise a deux moteurs, et il est utile de ne pas les confondre.

La fabrication représente 67 % du chiffre d’affaires 2025, soit 14 315 millions FCFA. SICABLE achète des fils de cuivre et d’aluminium, les isole, les assemble. La gamme couvre les fils et câbles domestiques, les câbles industriels, les câbles de réseau et de branchement, et les câbles nus de transport d’énergie.

Le négoce représente les 33 % restants, soit 6 948 millions : des câbles spéciaux, des accessoires et des solutions télécoms, dont la fibre optique, produits par d’autres usines du groupe et revendus localement.

La distinction compte parce que les deux activités ne se comportent pas de la même façon. L’usine crée de la valeur par la transformation ; le négoce complète la gamme sans mobiliser les machines, mais sa marge s’est nettement érodée, de 29,0 % des ventes de négoce en 2022 à 18,2 % en 2025.

Le vrai sujet : 84 % d’un câble, c’est du métal

Voici le mécanisme que personne n’explique et qui gouverne pourtant tout le dossier.

Le prix d’un câble se décompose en deux parties. Le métal, facturé au client sur la base des cours du London Metal Exchange, et la façon, qui rémunère la transformation. C’est la façon qui produit la marge. Le métal, lui, ne fait que traverser les comptes.

Conséquence chiffrée : la valeur ajoutée ne représente que 16,3 % du chiffre d’affaires. Près de 84 % de ce que paie le client correspond à des achats, principalement de cuivre et d’aluminium.

À retenir : quand le cuivre monte de 10 %, le chiffre d’affaires de SICABLE monte sans que l’entreprise ait vendu un mètre de câble de plus. Lire sa croissance dans son chiffre d’affaires revient donc à lire le cours du cuivre. Les volumes, eux, racontent une autre histoire : au premier semestre 2025, les tonnages fabriqués ont reculé de 2,5 % alors que le chiffre d’affaires de la fabrication progressait de 8 %.

Le cuivre à 14 617 dollars la tonne

Le 9 septembre 2026, le cuivre a atteint 14 617 dollars la tonne au comptant sur le LME, un record historique, en hausse d’environ 15 % depuis janvier. La cause n’est pas la demande mais la rareté physique : les stocks des entrepôts agréés du LME sont tombés à 204 975 tonnes le 14 août, contre près de 400 000 début mai.

Pour un câblier, un métal cher produit trois effets qui ne vont pas dans le même sens. Il gonfle le chiffre d’affaires, puisque le métal est répercuté. Il comprime la marge le temps que les barèmes de vente rattrapent les coûts d’achat. Et il immobilise de la trésorerie, parce que la tonne en stock et la tonne facturée valent plus cher.

Ce troisième effet est le plus coûteux et le moins visible. À fin 2025, SICABLE portait 127 jours de chiffre d’affaires en stock et 145 jours de créances clients, soit près de cinq mois pour être payée.

Un marché commandé par le réseau électrique

La demande de câbles d’énergie ne dépend pas des ménages mais des chantiers de réseau, donc de la politique électrique du pays. Et sur ce terrain, la Côte d’Ivoire offre à SICABLE une visibilité que peu d’industriels de la région peuvent revendiquer.

IndicateurValeur
Capacité électrique installée3 019 MW en 2024, cible de 5 128 MW en 2030
Taux de desserte des ménages38 % en 2017, 71 % en 2024
Localités électrifiées94,3 % en 2024
Investissement annoncé sur le transport et la distribution751 millions de dollars

Sources : ministère ivoirien de l’Énergie, Banque mondiale (initiative Mission 300), presse économique régionale.

Chaque mégawatt ajouté exige des lignes, des postes et des branchements, c’est-à-dire des kilomètres de câbles en moyenne et basse tension, précisément la spécialité de l’usine. La haute et la très haute tension, elles, restent importées.

Une nuance mérite d’être posée. Avec 94,3 % des localités déjà électrifiées, la phase la plus consommatrice de câbles de distribution, celle du raccordement de nouvelles localités, arrive à son terme. Le relais viendra de la densification des réseaux urbains, de la maintenance et de la montée en capacité : une demande plus régulière, mais moins explosive.

Trois marchés, dont dix-sept pays

SICABLE vend en Côte d’Ivoire, où elle est le premier câblier, et exporte dans dix-sept autres pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre depuis sa plateforme abidjanaise.

Cet accès régional repose sur un avantage réglementaire trop peu commenté : l’entreprise est agréée au tarif extérieur commun de l’UEMOA et de la CEDEAO, ce qui exonère ses produits de droits de douane dans la zone. Un câble fabriqué à Vridi circule donc sans droits là où un câble importé d’Asie ou d’Europe en acquitte.

Face aux importations, l’entreprise met en avant trois arguments : la certification de ses produits à la norme ivoirienne, des délais courts grâce à la production locale, et la caution technique du groupe Prysmian auprès des maîtres d’ouvrage publics. Sur le fil domestique, en revanche, le prix reste décisif et les importations fixent le plafond.

Cinquante ans en dix dates

Pirelli, 1985-2005Prysmian, depuis 2005
1980199020002010202019761978198519982000200520112017202120251980200020201976197819851998200020052011201720212025
1976Création de la Société Ivoirienne de Câbles
1978Premiers produits sous label NF-USE, jusqu’en 2000
1985Pirelli prend 51 % du capital
1998Admission à la BRVM le 16 septembre, jour d’ouverture de la place régionale
2000Passage à la norme ivoirienne NI, délivrée par CODINORM
2005L’activité câbles de Pirelli devient Prysmian
2011Fusion Prysmian-Draka : l’actionnaire devient numéro un mondial
2017Division du nominal par 40 le 16 août : le capital passe à 5 920 000 actions
2021Exercice atypique : 1,75 Md d’excédent brut mais 40 M de résultat net
2025Résultat net record de 1 704 M, en hausse de 39 %
Ridwan Abdou

Cinq exercices en chiffres

En milliards FCFA20212022202320242025
Chiffre d’affaires19,0416,4817,7519,1321,26
Résultat d’exploitation0,631,631,751,782,26
Résultat net0,041,081,431,221,70
Dividende net par action (F)69,0069,0079,58112,73152,02

Source : comptes sociaux SYSCOHADA publiés par la société, exercices 2021 à 2025. Les comptes 2025 ont été vérifiés par les commissaires aux comptes et publiés le 10 mars 2026. Dividendes nets de l’impôt sur le revenu des valeurs mobilières, tel que mis en paiement ; le dividende brut au titre de 2025 s’élève à 172,75 F par action.

Le résultat d'exploitation a plus que triplé depuis 2021, et progresse chaque année depuis
Résultat d'exploitation, en milliards de FCFA.
0,00,40,81,21,62,02,4202120222023202420252,260,00,40,81,21,62,02,4202120222023202420252,26
Ridwan AbdouComptes sociaux SYSCOHADA SICABLE, exercices 2021 à 2025.

Deux lignes de ce tableau méritent une explication.

2021 est l’exercice le plus étrange de la série. L’excédent brut d’exploitation atteint 1,75 milliard, mais le résultat net tombe à 40 millions. L’essentiel a été absorbé par des dotations et par une charge d’impôt de 696 millions pour un résultat avant impôt de 736 millions. Les comptes publiés, au format condensé de la BRVM, n’en donnent pas le détail.

Le dividende a plus que doublé en quatre ans. Il est passé de 69,00 francs nets par action au titre de 2021 à 152,02 francs nets au titre de 2025, soit 172,75 francs bruts, versés le 1er juin 2026 pour un montant global de 1,022 milliard FCFA. Le taux de distribution a été porté de 37 % du bénéfice 2023 à 60 % du bénéfice 2025.

Ce qui reste à surveiller

Un outil industriel presque entièrement amorti. Les amortissements cumulés représentent 92 % des immobilisations brutes, et il ne reste que 487 millions d’immobilisations nettes pour produire 21 milliards de chiffre d’affaires. Une usine amortie coûte peu en dotations, ce qui flatte la rentabilité affichée, mais elle finit par devoir être renouvelée. Les investissements n’ont représenté que 0,8 % du chiffre d’affaires sur la période.

Un fonds de roulement qui absorbe la croissance. À 123 jours de chiffre d’affaires en 2025, le besoin en fonds de roulement immobilise une part croissante de la trésorerie. L’entreprise n’a aucune dette bancaire et détient 5,1 milliards de liquidités, ce qui lui donne les moyens de l’absorber, mais chaque hausse du métal en consomme davantage.

Un premier trimestre 2026 déficitaire. Le chiffre d’affaires du trimestre est tombé à 3 793 millions contre 5 164 un an plus tôt, avec une perte nette de 222 millions contre un bénéfice de 211 millions. Deux causes se sont cumulées : un arrêt planifié pour maintenance périodique et la flambée du métal. C’est la démonstration du levier opérationnel d’une usine dont les charges fixes ne s’ajustent pas au volume.

Un point aveugle dans l’information publiée. Les comptes ne détaillent ni les achats auprès du groupe, ni les éventuelles redevances ou frais d’assistance technique. Or la marge de négoce a perdu onze points depuis 2022. Sans cette information, il est impossible de savoir si cette baisse vient du marché ou des conditions intra-groupe.

Questions fréquentes

Qui fabrique les câbles électriques en Côte d’Ivoire ?

La Société Ivoirienne de Câbles (SICABLE), créée en 1976 et installée dans la zone industrielle de Vridi, à Abidjan. Elle est le premier câblier du pays, avec une capacité de production de 6 500 tonnes par an et environ 76 salariés.

SICABLE appartient-elle à Prysmian ?

Oui. Prysmian détient 51 % du capital depuis 1985, à l’époque sous le nom de Pirelli. L’activité câbles de Pirelli est devenue Prysmian en 2005, puis le premier câblier mondial après la fusion avec Draka en 2011. Les 49 % restants s’échangent à la BRVM.

Que fabrique exactement SICABLE ?

Des câbles d’énergie basse et moyenne tension : fils et câbles domestiques, câbles industriels, câbles de réseau et de branchement, câbles nus de transport d’énergie. Elle distribue en plus les gammes Prysmian et Draka produites dans d’autres usines du groupe, dont des accessoires et de la fibre optique.

Dans quels pays SICABLE vend-elle ses câbles ?

En Côte d’Ivoire et dans dix-sept autres pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre. Son agrément au tarif extérieur commun de l’UEMOA et de la CEDEAO exonère ses produits de droits de douane dans la zone.

Pourquoi le prix du cuivre est-il si important pour SICABLE ?

Parce que le métal représente l’essentiel du prix d’un câble : la valeur ajoutée de SICABLE ne pèse que 16,3 % de son chiffre d’affaires. Une hausse du cuivre gonfle mécaniquement les ventes, comprime temporairement la marge et immobilise de la trésorerie dans les stocks et les créances.

Quel dividende SICABLE a-t-elle versé au titre de 2025 ?

172,75 FCFA bruts par action, soit 1,022 milliard FCFA au total, mis en paiement le 1er juin 2026. Après l’impôt sur le revenu des valeurs mobilières, le dividende net ressort à 152,02 FCFA pour une personne physique et 155,47 FCFA pour une personne morale.

Depuis quand SICABLE est-elle cotée à la BRVM ?

Depuis le 16 septembre 1998, jour d’ouverture de la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières, sous le code CABC. Le capital est composé de 5 920 000 actions depuis la division du nominal par 40 réalisée le 16 août 2017.

Combien SICABLE a-t-elle gagné en 2025 ?

1 704 millions FCFA de résultat net, en hausse de 39 % sur 2024, pour 21 263 millions de chiffre d’affaires et 2 264 millions de résultat d’exploitation. Les comptes 2025 ont été vérifiés par les commissaires aux comptes et publiés le 10 mars 2026.

Poursuivre l’analyse

Cet article décrit une usine, un métier et un marché. Il laisse ouverte la question qui intéresse l’investisseur : que vaut une entreprise dont le chiffre d’affaires suit le cours du cuivre, dont l’outil industriel est amorti à 92 %, et dont la trésorerie est de plus en plus immobilisée dans le fonds de roulement ?

Notre note de recherche sur SICABLE réconcilie les comptes SYSCOHADA au franc près et les comptes IFRS, soumis à trente-cinq contrôles de cohérence, décompose la rentabilité entre marge et rotation des capitaux, chiffre la sensibilité du résultat et de la trésorerie à une variation de 10 % du cuivre, et confronte plusieurs méthodes de valorisation à trois scénarios.

Consulter la note de recherche SICABLE →

Sources

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Méthodologie et avertissement

Les retraitements et les calculs de ratios sont propres à Ridwan Abdou et détaillés dans la note complète.

Ce document exprime une opinion personnelle à la date de publication. Il ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation personnalisée, ni une sollicitation d’achat ou de vente. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.

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