Des années 1950 à Bouaké : une industrie de l’intérieur
Les origines de l’entreprise remontent aux années 1950, sous le nom de Manufacture des Tabacs de l’Ouest Africain, fondée par des familles de fabricants autour de marques de l’époque comme Job et Bastos. La Société Ivoirienne des Tabacs proprement dite est constituée en 1971, et son usine s’installe à Bouaké l’année suivante.
Le choix de Bouaké n’a rien d’un hasard. La deuxième ville du pays est alors le grand pôle industriel de l’intérieur, avec le textile de Gonfreville, et elle se trouve au cœur de la zone où l’on cultive le tabac. Pendant trois décennies, la SITAB est d’abord une entreprise industrielle : elle achète de la feuille, fabrique des cigarettes et emploie plusieurs centaines de personnes dans une ville qui vit de ses usines.
C’est là que naît la marque qui fera sa fortune : la Fine, cigarette de milieu de gamme devenue la plus fumée du pays.
De Bolloré à Imperial : l’usine cède le pas au commerce
Deux dates changent la nature de l’entreprise.
Jusqu’au milieu des années 1990, la SITAB appartient à la sphère du groupe Bolloré, qui contrôle alors une partie de l’industrie du tabac en Afrique francophone. L’agence de notation WARA résume la période d’une phrase : la société était « essentiellement focalisée sur son activité industrielle ».
Le 16 septembre 1998, la SITAB fait partie des sociétés admises à la cote le jour d’ouverture de la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières, sous le code STBC.
En 2001, le britannique Imperial Tobacco, devenu depuis Imperial Brands, prend le contrôle. La priorité bascule : selon WARA, « l’accent est mis sur l’activité commerciale ». La SITAB devient peu à peu une société de marques et de distribution.
Le capital reflète cette histoire. Deux sociétés du groupe britannique en détiennent ensemble 73,05 % :
2002 : la guerre coupe l’usine de son marché
Le 19 septembre 2002, la rébellion fait de Bouaké sa capitale. L’usine de la SITAB se retrouve du mauvais côté de la ligne de front : ses matières premières arrivent par le port d’Abidjan, et l’essentiel de ses clients se trouve au sud.
Les dirigeants de l’époque ont chiffré le choc : 40 % du chiffre d’affaires perdu, et un effectif ramené de 400 à 160 salariés. L’usine tient pourtant, y compris pendant la crise de 2011, où un responsable résumait la situation ainsi : « Nous produisons pour vendre. Le problème, c’est que nous ne pouvions pas vendre. » L’entreprise finira par quitter Bouaké pour Abidjan.
2014 : l’usine sort des comptes de la société cotée
Le dernier acte de cette transformation est le moins connu, et il explique une curiosité des comptes actuels. Le 1er janvier 2014, la SITAB sépare ses deux métiers. La fabrication est apportée à une société distincte, SITAB Industries ; la société cotée, SITAB SA, ne garde que la commercialisation.
La raison, d’après WARA, est d’abord fiscale : l’assiette des droits d’accises venait d’être modifiée pour retenir le « prix de revient sortie usine ». Séparer l’usine du commerce réduisait la taxe.
La conséquence se lit encore aujourd’hui. Dans les états financiers de la société cotée, la ligne « ventes de produits fabriqués » est nulle depuis cinq ans : 99,8 % de ses produits sont des ventes de marchandises. La SITAB que l’on achète en Bourse est, dans ses comptes, un distributeur. Elle achète des cigarettes finies, droits compris, et les revend à un réseau de grossistes.
Une marque, et presque tout le marché
Le portefeuille compte six marques : Fine, Gauloises Blondes, West, Mustang, Excellence et Good Look. En réalité, une seule pèse. Fin novembre 2017, la Fine représentait 95 % des volumes de la société.
L’évolution de la part de marché est le fait le plus spectaculaire de cette histoire, et le plus contre-intuitif.
En 2017, WARA décrivait une entreprise sous pression, concurrencée par des cigarettes d’importation de plus en plus présentes et pénalisée par une fiscalité qui frappait davantage les produits fabriqués localement. Six ans plus tard, la concurrence légale a presque disparu. En 2025, les volumes de la SITAB ont progressé de 6 % quand ceux de l’autre opérateur reculaient d’environ 40 %.
Ce retournement ne doit rien à la publicité, interdite. Il vient de la fiscalité.
Le vrai patron : la loi de finances
Sur le tabac, l’État ivoirien dispose de deux instruments : le taux des taxes et la base minimale sur laquelle elles s’appliquent. Il a actionné les deux.
Trois décisions ont pesé plus que les autres.
2015 : la fin de l’écart entre produits locaux et importés. Un taux unique de 35 % remplace les taux différenciés.
2025 : le choc. Au 1er janvier, les accises passent de 42 % à 57 %, la taxe spéciale pour le développement du sport de 5 % à 7 %, et la taxe de solidarité et de lutte contre le sida et le tabagisme de 2 % à 6 %. Le taux global passe de 49 % à 70 %. La même loi fixe une base minimale unique de 400 francs par paquet, quelle que soit l’origine du produit.
2026 : la préférence régionale. La base minimale est portée à 500 francs par paquet pour les cigarettes fabriquées dans un pays qui n’est pas lié à la Côte d’Ivoire par une union douanière.
Le mécanisme qui explique la part de marché est là. Une base minimale par paquet pèse proportionnellement plus lourd sur les cigarettes les moins chères et sur les petits opérateurs. Chaque relèvement élimine une partie de la concurrence légale.
À retenir : la réglementation réduit le marché du tabac, mais elle en ferme aussi l’accès. Ce qu’elle retire, elle le retire d’abord aux concurrents du premier opérateur.
Le cadre communautaire laisse encore de la marge à l’État : la directive de l’UEMOA fixe un plancher de 50 % pour les accises, désormais respecté, et autorise jusqu’à 150 %.
Ce que cela donne sur un paquet de vingt cigarettes
Les rapports trimestriels de la société donnent les volumes vendus : 7,43 milliards de cigarettes en 2025, soit environ 372 millions de paquets. En rapportant les comptes à ces volumes, on obtient l’économie d’un paquet moyen.
| Francs CFA par paquet | 2023 | 2024 | 2025 |
|---|---|---|---|
| Prix de vente de la SITAB à ses grossistes | 451 | 611 | 723 |
| Coût d’achat, droits et taxes compris | −382 | −427 | −557 |
| Résultat net | 33 | 126 | 98 |
Source : note de recherche Ridwan Abdou n°004, d’après les comptes et les rapports d’activité de la société. Les volumes de 2023 et 2024 sont déduits des variations publiées. Le tableau ne reprend pas les charges intermédiaires.
Deux années, deux histoires. En 2024, le prix moyen bondit de 36 % quand le coût n’augmente que de 12 % : le bénéfice par paquet est multiplié par près de quatre. En 2025, la hausse des taxes renchérit le coût de 130 francs par paquet, et la SITAB n’en répercute que 112 sur ses prix.
Cinq ans de comptes : deux régimes
| Md F CFA | 2021 | 2022 | 2023 | 2024 | 2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| Chiffre d’affaires | 135,6 | 151,1 | 169,9 | 214,3 | 268,5 |
| Résultat d’exploitation | 9,7 | 12,8 | 16,3 | 57,1 | 45,9 |
| Résultat net | 9,6 | 11,5 | 12,4 | 44,2 | 36,5 |
| Dividende brut par action (F) | 480 | 600 | 750 | 2 375 | 1 940 |
Source : états financiers individuels SYSCOHADA publiés à la BRVM, exercice 2025 dans sa version du 25 juin 2026.
Le chiffre d’affaires a doublé en quatre ans. Le bénéfice, lui, a changé d’échelle en une seule année, 2024, avant de reculer de 17,5 % en 2025 sous l’effet de la hausse des taxes.
L’entreprise a une particularité que peu de sociétés cotées partagent : elle n’a presque besoin d’aucun capital. Son actif immobilisé est resté à 9,7 milliards de francs pendant que ses ventes doublaient, et elle n’a aucune dette bancaire. Elle reverse donc presque tout ce qu’elle gagne : entre 89 % et 109 % du résultat selon les années. Sur cinq exercices, 110,4 milliards de francs de dividendes ont été décidés, dont 80,6 milliards pour Imperial Brands.
Soixante-dix ans en douze dates
Ce qui se joue maintenant
La prochaine loi de finances. Le projet initial de 2025 prévoyait une base minimale de 800 francs par paquet, soit le double de celle qui a été votée. Une taxe sur les mégots, suspendue jusqu’à fin 2026, n’a pas été abandonnée. Le programme du FMI s’étant achevé en septembre 2026, l’État doit trouver davantage de recettes intérieures, et le tabac est une ressource politiquement peu coûteuse.
Le paquet neutre. Obligatoire depuis le 1er août 2026, il supprime l’essentiel de la différence visuelle entre les marques. L’effet est ambivalent pour un acteur dominant : sa marque phare se distingue moins, mais aucun nouvel entrant ne peut plus s’imposer par l’image.
Le marquage fiscal. Depuis le 1er juillet 2026, un paquet non marqué est interdit à la vente. La mesure vise le commerce illicite, qui est le véritable concurrent : même produit, prix inférieur, aucune taxe.
Le prix d’achat au groupe. La société cotée achète ses cigarettes au groupe qui la contrôle. Ni le prix de ces achats ni les conventions qui les encadrent ne sont détaillés dans les comptes publiés.
La santé publique. La Côte d’Ivoire a ratifié la convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac en 2010. La trajectoire réglementaire va dans un seul sens, et l’entreprise n’a pas de diversification possible : l’État combat aussi les nouveaux produits à la nicotine.
Questions fréquentes
À qui appartient la SITAB ?
Au groupe britannique Imperial Brands, qui détient 73,05 % du capital à travers deux sociétés, Coralma International (59,92 %) et ITWA (13,13 %). Le reste, 26,95 %, est détenu par le public et s’échange à la BRVM.
Qui fabrique la cigarette Fine ?
La Fine est la marque phare de la Société Ivoirienne des Tabacs. Depuis le 1er janvier 2014, la fabrication est logée dans une société distincte, SITAB Industries, tandis que la société cotée, SITAB SA, assure la commercialisation.
Quelle est la taxe sur le tabac en Côte d’Ivoire ?
Depuis le 1er janvier 2025, le taux global est de 70 % : 57 % de droits d’accises, 7 % de taxe spéciale pour le développement du sport et 6 % de taxe de solidarité et de lutte contre le sida et le tabagisme. Il était de 49 % en 2024. La base minimale d’imposition est de 400 francs par paquet, et de 500 francs pour les produits venus de pays hors union douanière.
Quelle part du marché ivoirien détient la SITAB ?
88,8 % du marché légal en 2023, selon l’agence GCR Ratings, contre 84 % en 2021 et 52 % fin 2017 selon WARA. La société ne publie pas ce chiffre elle-même.
Depuis quand la SITAB est-elle cotée à la BRVM ?
Depuis le 16 septembre 1998, jour d’ouverture de la bourse régionale, sous le code STBC. Son capital compte 17 955 000 actions depuis le fractionnement par vingt du 26 juillet 2018.
Où se trouve l’usine de la SITAB ?
L’usine historique a été installée à Bouaké en 1972. La crise de 2002, qui a coupé la ville du reste du pays, a réduit l’effectif de 400 à 160 salariés, et l’entreprise a ensuite transféré son activité à Abidjan.
Quel dividende la SITAB a-t-elle versé au titre de 2025 ?
1 940 francs bruts par action, soit 1 707,20 francs nets après l’impôt sur le revenu des valeurs mobilières de 12 %. Le montant total atteint 34,8 milliards de francs. Le dividende a été détaché le 12 août 2026 et payé le lendemain.
Combien la SITAB a-t-elle gagné en 2025 ?
36,5 milliards de francs de résultat net, en baisse de 17,5 % sur 2024, pour 268,5 milliards de chiffre d’affaires. Le recul s’explique par la hausse des taxes de janvier 2025, répercutée seulement en partie sur les prix.
Poursuivre l’analyse
Cet article raconte comment une usine de Bouaké est devenue une société de distribution qui reverse presque tout son bénéfice. Il laisse ouverte la question qui intéresse l’épargnant : que vaut une entreprise aussi rentable quand son bénéfice dépend, chaque année, d’un vote sur les taxes et d’un prix d’achat fixé par son actionnaire ?
Notre note de recherche sur la SITAB reprend cinq exercices de comptes, vérifiés par 516 contrôles arithmétiques. Elle reconstitue l’économie complète d’un paquet, mesure la sensibilité du résultat à la fiscalité et au prix d’achat intragroupe, examine la qualité de l’information publiée, puis confronte cinq méthodes de valorisation à trois scénarios construits autour de la prochaine loi de finances.
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Sources
- BRVM, fiche émetteur Société Ivoirienne des Tabacs (SITAB)
- BRVM, avis de fractionnement des actions SITAB CI
- WARA, West Africa Rating Agency, carte d’identité SITAB SA, avril 2019
- African Markets, SITAB (BRVM : STBC), profil et historique
- Abidjan.net, « Blocus industriel et économique à Bouaké », janvier 2011
- Dabafinance, résultats 2025 de la SITAB
- Banque mondiale, « Tobacco Use and Tobacco Taxation in Côte d’Ivoire »
- Annexes fiscales aux lois de finances 2025 et 2026 de la Côte d’Ivoire ; GCR Ratings, mars 2025
- États financiers SYSCOHADA 2021-2025 et rapports d’activité 2026 publiés par la SITAB à la BRVM, et note de recherche Ridwan Abdou n°004, Consommation de base, 11 octobre 2026