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La Fine, Bouaké et le fisc : comment la SITAB a pris neuf dixièmes du marché pendant que l’État doublait ses taxes

En 2016, la Société Ivoirienne des Tabacs ne vendait plus que quatre cigarettes sur dix en Côte d’Ivoire. En 2023, elle en vendait près de neuf sur dix. Entre-temps, l’État a relevé les taxes sur le tabac à plusieurs reprises, interdit de fumer dans les lieux publics, puis imposé le paquet neutre. Cet article raconte l’histoire d’une entreprise née dans les années 1950, installée à Bouaké, rachetée par un groupe britannique, et dont chaque tournant récent a été décidé non pas dans une usine, mais dans une loi de finances. Il ne porte pas sur ce que vaut son action.
Cigare posé sur un cendrier, illustration de l’article sur la SITAB, Société Ivoirienne des Tabacs

Patrick / Pexels

Des années 1950 à Bouaké : une industrie de l’intérieur

Les origines de l’entreprise remontent aux années 1950, sous le nom de Manufacture des Tabacs de l’Ouest Africain, fondée par des familles de fabricants autour de marques de l’époque comme Job et Bastos. La Société Ivoirienne des Tabacs proprement dite est constituée en 1971, et son usine s’installe à Bouaké l’année suivante.

Le choix de Bouaké n’a rien d’un hasard. La deuxième ville du pays est alors le grand pôle industriel de l’intérieur, avec le textile de Gonfreville, et elle se trouve au cœur de la zone où l’on cultive le tabac. Pendant trois décennies, la SITAB est d’abord une entreprise industrielle : elle achète de la feuille, fabrique des cigarettes et emploie plusieurs centaines de personnes dans une ville qui vit de ses usines.

De Bouaké à Abidjan
Les deux implantations de la SITAB
BouakéAbidjan
BouakéL'usine s'y installe en 1972
AbidjanLe port par lequel arrivent les matières premières ; l'activité y sera ensuite transférée
Ridwan AbdouWARA ; Abidjan.net. Fond de carte : geoBoundaries

C’est là que naît la marque qui fera sa fortune : la Fine, cigarette de milieu de gamme devenue la plus fumée du pays.

De Bolloré à Imperial : l’usine cède le pas au commerce

Deux dates changent la nature de l’entreprise.

Jusqu’au milieu des années 1990, la SITAB appartient à la sphère du groupe Bolloré, qui contrôle alors une partie de l’industrie du tabac en Afrique francophone. L’agence de notation WARA résume la période d’une phrase : la société était « essentiellement focalisée sur son activité industrielle ».

Le 16 septembre 1998, la SITAB fait partie des sociétés admises à la cote le jour d’ouverture de la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières, sous le code STBC.

En 2001, le britannique Imperial Tobacco, devenu depuis Imperial Brands, prend le contrôle. La priorité bascule : selon WARA, « l’accent est mis sur l’activité commerciale ». La SITAB devient peu à peu une société de marques et de distribution.

Le capital reflète cette histoire. Deux sociétés du groupe britannique en détiennent ensemble 73,05 % :

Près des trois quarts du capital au groupe Imperial Brands
Répartition du capital de la SITAB au 31 décembre 2025, en %
59,92 %Coralma International26,95 %Public et divers13,13 %ITWA59,92 %Coralma International26,95 %Public et divers13,13 %ITWA
Ridwan AbdouRapport annuel 2025 de la SITAB. Coralma International et ITWA sont deux entités du groupe Imperial Brands

2002 : la guerre coupe l’usine de son marché

Le 19 septembre 2002, la rébellion fait de Bouaké sa capitale. L’usine de la SITAB se retrouve du mauvais côté de la ligne de front : ses matières premières arrivent par le port d’Abidjan, et l’essentiel de ses clients se trouve au sud.

« Nous produisons pour vendre. Le problème, c’est que nous ne pouvions pas vendre. »
Un responsable de la SITAB, pendant la crise de 2011

Les dirigeants de l’époque ont chiffré le choc : 40 % du chiffre d’affaires perdu, et un effectif ramené de 400 à 160 salariés. L’usine tient pourtant, y compris pendant la crise de 2011, où un responsable résumait la situation ainsi : « Nous produisons pour vendre. Le problème, c’est que nous ne pouvions pas vendre. » L’entreprise finira par quitter Bouaké pour Abidjan.

2014 : l’usine sort des comptes de la société cotée

Le dernier acte de cette transformation est le moins connu, et il explique une curiosité des comptes actuels. Le 1er janvier 2014, la SITAB sépare ses deux métiers. La fabrication est apportée à une société distincte, SITAB Industries ; la société cotée, SITAB SA, ne garde que la commercialisation.

La raison, d’après WARA, est d’abord fiscale : l’assiette des droits d’accises venait d’être modifiée pour retenir le « prix de revient sortie usine ». Séparer l’usine du commerce réduisait la taxe.

La conséquence se lit encore aujourd’hui. Dans les états financiers de la société cotée, la ligne « ventes de produits fabriqués » est nulle depuis cinq ans : 99,8 % de ses produits sont des ventes de marchandises. La SITAB que l’on achète en Bourse est, dans ses comptes, un distributeur. Elle achète des cigarettes finies, droits compris, et les revend à un réseau de grossistes.

Une marque, et presque tout le marché

Le portefeuille compte six marques : Fine, Gauloises Blondes, West, Mustang, Excellence et Good Look. En réalité, une seule pèse. Fin novembre 2017, la Fine représentait 95 % des volumes de la société.

L’évolution de la part de marché est le fait le plus spectaculaire de cette histoire, et le plus contre-intuitif.

De quatre cigarettes sur dix à près de neuf sur dix
Part de la SITAB dans le marché légal ivoirien des cigarettes, en %
02550751002016201720212022202388,802550751002016201720212022202388,8
Ridwan AbdouWARA pour 2016 et 2017 (la part de 2016 est déduite de la hausse de neuf points annoncée) ; GCR Ratings pour 2021 à 2023

En 2017, WARA décrivait une entreprise sous pression, concurrencée par des cigarettes d’importation de plus en plus présentes et pénalisée par une fiscalité qui frappait davantage les produits fabriqués localement. Six ans plus tard, la concurrence légale a presque disparu. En 2025, les volumes de la SITAB ont progressé de 6 % quand ceux de l’autre opérateur reculaient d’environ 40 %.

Ce retournement ne doit rien à la publicité, interdite. Il vient de la fiscalité.

Le vrai patron : la loi de finances

Sur le tabac, l’État ivoirien dispose de deux instruments : le taux des taxes et la base minimale sur laquelle elles s’appliquent. Il a actionné les deux.

Le droit d'accises a été multiplié par 2,5 en onze ans
Taux des droits d'accises sur les tabacs, en %
Taux en vigueurPlancher fixé par l'UEMOA, 50 %
0204060201420162018202020222024202623 %35 %38 %42 %57 %020406020152020202523 %35 %38 %42 %57 %
Ridwan AbdouAnnexes fiscales aux lois de finances ivoiriennes ; note de recherche Ridwan Abdou n°004

Trois décisions ont pesé plus que les autres.

2015 : la fin de l’écart entre produits locaux et importés. Un taux unique de 35 % remplace les taux différenciés.

2025 : le choc. Au 1er janvier, les accises passent de 42 % à 57 %, la taxe spéciale pour le développement du sport de 5 % à 7 %, et la taxe de solidarité et de lutte contre le sida et le tabagisme de 2 % à 6 %. Le taux global passe de 49 % à 70 %. La même loi fixe une base minimale unique de 400 francs par paquet, quelle que soit l’origine du produit.

Trois taxes relevées le même jour
Taux applicables au tabac avant et après le 1er janvier 2025, en %
20242025
02040604257Accises57Sport26Solidarité02040604257Accises57Sport26Solidarité
Ridwan AbdouAnnexe fiscale à la loi de finances 2025 de la Côte d'Ivoire

2026 : la préférence régionale. La base minimale est portée à 500 francs par paquet pour les cigarettes fabriquées dans un pays qui n’est pas lié à la Côte d’Ivoire par une union douanière.

Le mécanisme qui explique la part de marché est là. Une base minimale par paquet pèse proportionnellement plus lourd sur les cigarettes les moins chères et sur les petits opérateurs. Chaque relèvement élimine une partie de la concurrence légale.

Le mécanisme
Comment une taxe réduit la concurrence
1L’État relève la base minimale400 francs par paquet depuis 2025, quelle que soit l’origine du produit.
2Les paquets les moins chers sont les plus touchésUne base par paquet pèse proportionnellement plus lourd sur un prix bas.
3Les petits opérateurs reculentEn 2025, les volumes de l’autre opérateur baissent d’environ 40 %.
4Le premier vendeur prend la placeDe 43 % du marché légal en 2016 à 88,8 % en 2023.

À retenir : la réglementation réduit le marché du tabac, mais elle en ferme aussi l’accès. Ce qu’elle retire, elle le retire d’abord aux concurrents du premier opérateur.

Le cadre communautaire laisse encore de la marge à l’État : la directive de l’UEMOA fixe un plancher de 50 % pour les accises, désormais respecté, et autorise jusqu’à 150 %.

Ce que cela donne sur un paquet de vingt cigarettes

Les rapports trimestriels de la société donnent les volumes vendus : 7,43 milliards de cigarettes en 2025, soit environ 372 millions de paquets. En rapportant les comptes à ces volumes, on obtient l’économie d’un paquet moyen.

Francs CFA par paquet202320242025
Prix de vente de la SITAB à ses grossistes451611723
Coût d’achat, droits et taxes compris−382−427−557
Résultat net3312698

Source : note de recherche Ridwan Abdou n°004, d’après les comptes et les rapports d’activité de la société. Les volumes de 2023 et 2024 sont déduits des variations publiées. Le tableau ne reprend pas les charges intermédiaires.

Où va le prix d'un paquet vendu aux grossistes
Décomposition du prix de vente moyen d'un paquet, en francs CFA
Coût d'achat, droits comprisCharges, impôt et autresRésultat net
202338236332024427581262025557689802004006008002023382202442758126202555768980200400600800
Ridwan AbdouNote de recherche Ridwan Abdou n°004. La tranche intermédiaire est obtenue par différence entre le prix, le coût d'achat et le résultat net

Deux années, deux histoires. En 2024, le prix moyen bondit de 36 % quand le coût n’augmente que de 12 % : le bénéfice par paquet est multiplié par près de quatre. En 2025, la hausse des taxes renchérit le coût de 130 francs par paquet, et la SITAB n’en répercute que 112 sur ses prix.

98 Fce qui reste à la SITAB, en résultat net, sur un paquet vendu 723 francs à ses grossistes en 2025

Cinq ans de comptes : deux régimes

Md F CFA20212022202320242025
Chiffre d’affaires135,6151,1169,9214,3268,5
Résultat d’exploitation9,712,816,357,145,9
Résultat net9,611,512,444,236,5
Dividende brut par action (F)4806007502 3751 940

Source : états financiers individuels SYSCOHADA publiés à la BRVM, exercice 2025 dans sa version du 25 juin 2026.

Le chiffre d’affaires a doublé en quatre ans. Le bénéfice, lui, a changé d’échelle en une seule année, 2024, avant de reculer de 17,5 % en 2025 sous l’effet de la hausse des taxes.

Le bénéfice a changé d'échelle en 2024
Résultat net, en milliards de FCFA
01020304050202120222023202444,2202501020304050202120222023202444,22025
Ridwan AbdouÉtats financiers individuels SYSCOHADA publiés à la BRVM, exercices 2021 à 2025

L’entreprise a une particularité que peu de sociétés cotées partagent : elle n’a presque besoin d’aucun capital. Son actif immobilisé est resté à 9,7 milliards de francs pendant que ses ventes doublaient, et elle n’a aucune dette bancaire. Elle reverse donc presque tout ce qu’elle gagne : entre 89 % et 109 % du résultat selon les années. Sur cinq exercices, 110,4 milliards de francs de dividendes ont été décidés, dont 80,6 milliards pour Imperial Brands.

Soixante-dix ans en douze dates

Les étapes de la SITAB sur un axe de temps, des années 1950 à 2026
Contrôle d’Imperial, depuis 2001Crise ivoirienne, 2002-2011
1950196019701980199020002010202019501971197219982001200220142018201920252026196019802000202019501971197219982001200220142018201920252026
Années 1950Création de la Manufacture des Tabacs de l’Ouest Africain
1971Constitution de la Société Ivoirienne des Tabacs
1972Installation de l’usine à Bouaké
16 septembre 1998Admission à la cote le jour d’ouverture de la BRVM
2001Imperial Tobacco prend le contrôle de la société
19 septembre 2002Bouaké passe sous contrôle de la rébellion ; l’effectif tombe de 400 à 160
1er janvier 2014La fabrication est apportée à SITAB Industries
26 juillet 2018Fractionnement de l’action par vingt : 17 955 000 titres
2019Loi relative à la lutte contre le tabac
1er janvier 2025Le taux global des taxes passe de 49 % à 70 %
1er juillet 2026Marquage fiscal obligatoire de chaque paquet
1er août 2026Paquet neutre obligatoire
Ridwan Abdou

Ce qui se joue maintenant

La prochaine loi de finances. Le projet initial de 2025 prévoyait une base minimale de 800 francs par paquet, soit le double de celle qui a été votée. Une taxe sur les mégots, suspendue jusqu’à fin 2026, n’a pas été abandonnée. Le programme du FMI s’étant achevé en septembre 2026, l’État doit trouver davantage de recettes intérieures, et le tabac est une ressource politiquement peu coûteuse.

Le paquet neutre. Obligatoire depuis le 1er août 2026, il supprime l’essentiel de la différence visuelle entre les marques. L’effet est ambivalent pour un acteur dominant : sa marque phare se distingue moins, mais aucun nouvel entrant ne peut plus s’imposer par l’image.

Le marquage fiscal. Depuis le 1er juillet 2026, un paquet non marqué est interdit à la vente. La mesure vise le commerce illicite, qui est le véritable concurrent : même produit, prix inférieur, aucune taxe.

Le prix d’achat au groupe. La société cotée achète ses cigarettes au groupe qui la contrôle. Ni le prix de ces achats ni les conventions qui les encadrent ne sont détaillés dans les comptes publiés.

La santé publique. La Côte d’Ivoire a ratifié la convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac en 2010. La trajectoire réglementaire va dans un seul sens, et l’entreprise n’a pas de diversification possible : l’État combat aussi les nouveaux produits à la nicotine.

Questions fréquentes

À qui appartient la SITAB ?

Au groupe britannique Imperial Brands, qui détient 73,05 % du capital à travers deux sociétés, Coralma International (59,92 %) et ITWA (13,13 %). Le reste, 26,95 %, est détenu par le public et s’échange à la BRVM.

Qui fabrique la cigarette Fine ?

La Fine est la marque phare de la Société Ivoirienne des Tabacs. Depuis le 1er janvier 2014, la fabrication est logée dans une société distincte, SITAB Industries, tandis que la société cotée, SITAB SA, assure la commercialisation.

Quelle est la taxe sur le tabac en Côte d’Ivoire ?

Depuis le 1er janvier 2025, le taux global est de 70 % : 57 % de droits d’accises, 7 % de taxe spéciale pour le développement du sport et 6 % de taxe de solidarité et de lutte contre le sida et le tabagisme. Il était de 49 % en 2024. La base minimale d’imposition est de 400 francs par paquet, et de 500 francs pour les produits venus de pays hors union douanière.

Quelle part du marché ivoirien détient la SITAB ?

88,8 % du marché légal en 2023, selon l’agence GCR Ratings, contre 84 % en 2021 et 52 % fin 2017 selon WARA. La société ne publie pas ce chiffre elle-même.

Depuis quand la SITAB est-elle cotée à la BRVM ?

Depuis le 16 septembre 1998, jour d’ouverture de la bourse régionale, sous le code STBC. Son capital compte 17 955 000 actions depuis le fractionnement par vingt du 26 juillet 2018.

Où se trouve l’usine de la SITAB ?

L’usine historique a été installée à Bouaké en 1972. La crise de 2002, qui a coupé la ville du reste du pays, a réduit l’effectif de 400 à 160 salariés, et l’entreprise a ensuite transféré son activité à Abidjan.

Quel dividende la SITAB a-t-elle versé au titre de 2025 ?

1 940 francs bruts par action, soit 1 707,20 francs nets après l’impôt sur le revenu des valeurs mobilières de 12 %. Le montant total atteint 34,8 milliards de francs. Le dividende a été détaché le 12 août 2026 et payé le lendemain.

Combien la SITAB a-t-elle gagné en 2025 ?

36,5 milliards de francs de résultat net, en baisse de 17,5 % sur 2024, pour 268,5 milliards de chiffre d’affaires. Le recul s’explique par la hausse des taxes de janvier 2025, répercutée seulement en partie sur les prix.

Poursuivre l’analyse

Cet article raconte comment une usine de Bouaké est devenue une société de distribution qui reverse presque tout son bénéfice. Il laisse ouverte la question qui intéresse l’épargnant : que vaut une entreprise aussi rentable quand son bénéfice dépend, chaque année, d’un vote sur les taxes et d’un prix d’achat fixé par son actionnaire ?

Notre note de recherche sur la SITAB reprend cinq exercices de comptes, vérifiés par 516 contrôles arithmétiques. Elle reconstitue l’économie complète d’un paquet, mesure la sensibilité du résultat à la fiscalité et au prix d’achat intragroupe, examine la qualité de l’information publiée, puis confronte cinq méthodes de valorisation à trois scénarios construits autour de la prochaine loi de finances.

Consulter la note de recherche SITAB →

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Les retraitements et les calculs de ratios sont propres à Ridwan Abdou et détaillés dans la note complète.

Ce document exprime une opinion personnelle à la date de publication. Il ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation personnalisée, ni une sollicitation d’achat ou de vente. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.

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