1971 : le sucre comme projet d’État
L’histoire commence par une décision politique. En octobre 1971, le président Félix Houphouët-Boigny crée la SODESUCRE, la Société d’État pour le développement des plantations de canne à sucre. Le projet poursuit trois buts à la fois : couvrir la consommation nationale, exporter, et créer des pôles d’activité dans le nord et le centre du pays, loin de la zone du cacao et du café.
La crise sucrière mondiale de 1974, qui multiplie brièvement les cours par cinq, emballe le programme. Six complexes sont construits, chacun avec sa plantation d’environ 5 000 hectares, son usine et ses logements ouvriers : Ferké 1 et Ferké 2 à Ferkessédougou, Borotou-Koro, Zuénoula, Sérébou et Katiola-Marabadiassa.
Sur le papier, le résultat est spectaculaire : la production passe de 4 900 tonnes en 1974 à plus de 186 000 tonnes en 1983. Dans les comptes, il l’est beaucoup moins. Les cours mondiaux sont retombés dès 1975, les complexes ont coûté cher, et l’État comble les pertes avec les recettes du cacao et du café. Deux des six sites, Sérébou et Katiola, ne survivront pas aux années 1980.
1997 : quatre usines pour deux repreneurs
Les programmes d’ajustement structurel imposent le retrait de l’État. En 1997, la SODESUCRE est privatisée et les quatre complexes encore en activité sont répartis entre deux repreneurs :
| Sucrivoire | Sucaf CI | |
|---|---|---|
| Complexes repris | Borotou-Koro et Zuénoula | Ferké 1 et Ferké 2 |
| Actionnaire de référence | Groupe SIFCA | SOMDIAA, groupe Castel |
| Zone commerciale historique | Sud, de Yamoussoukro à Abidjan | Nord et centre |
| Cotation | BRVM | Non cotée |
Cette répartition n’a pas bougé depuis près de trente ans. La Côte d’Ivoire a toujours deux sucriers et quatre usines, réunis dans une même association professionnelle, l’AIS-CI, qui parle d’une seule voix à l’État.
Sucrivoire rejoint ainsi le groupe SIFCA, premier groupe agro-industriel privé du pays, déjà présent dans le caoutchouc et l’huile de palme. L’État, lui, conserve 23 % du capital. Il les gardera près de vingt ans.
2008 : la frontière se ferme
Le fait le plus important de cette histoire n’est pas industriel, il est réglementaire. En avril 2008, un décret interdit l’importation de sucre en Côte d’Ivoire, hors quotas accordés par l’administration. L’objectif est de protéger une filière qui emploie des milliers de personnes dans des régions sans autre industrie, face à un sucre mondial souvent vendu sous son coût de production.
La protection a une contrepartie, que l’on oublie souvent : les prix de vente sont plafonnés. Le marché est fermé, mais le prix aussi. Les deux sucriers ne peuvent ni être concurrencés par l’étranger, ni répercuter librement la hausse de leurs coûts.
À retenir : Sucrivoire est protégée de la concurrence, pas de ses coûts. Engrais, énergie et salaires évoluent librement ; le prix du sucre, non.
2016 : l’État vend, la Bourse accueille
En octobre 2016, l’État ivoirien cède la totalité de sa participation par une offre publique de vente : 1 127 000 actions à 13 000 francs, soit 23 % du capital. Le 29 décembre 2016, Sucrivoire devient la quarante-troisième société cotée à la BRVM. Le titre clôture sa première séance à 13 975 francs, ce qui valorise l’entreprise 68,5 milliards de francs.
| L’introduction de 2016 | Valeur |
|---|---|
| Actions cédées par l’État | 1 127 000, soit 23 % du capital |
| Prix de l’offre | 13 000 F |
| Première cotation | 29 décembre 2016 |
| Nombre total d’actions admises | 4 900 000 |
| Capitalisation au premier cours | 68,5 Md F |
Un détail technique évite un contresens : le 17 novembre 2017, l’action est fractionnée par quatre. Le capital compte depuis 19,6 millions d’actions, et le prix d’introduction de 13 000 francs correspond à 3 250 francs d’aujourd’hui. Ce calcul est le nôtre.
Le capital n’a plus changé de mains depuis :
Deux usines, sept mois de travail, douze mois de charges
Une sucrerie de canne ne ressemble à aucune autre usine. Elle ne tourne que pendant la campagne, quand la canne est mûre et que les routes des plantations sont praticables. La campagne 2025-2026 a duré du 30 octobre 2025 au 13 juin 2026. Le reste de l’année, l’outil est entretenu, les champs sont replantés et irrigués, les salaires et les intérêts courent, et rien ne sort de l’usine.
Le métier se joue donc en trois temps.
L’agriculture. Sucrivoire cultive la canne sur ses propres terres à Borotou-Koro, dans le nord-ouest, et à Zuénoula, dans le centre-ouest. Selon son rapport annuel 2024, elle a récolté 12 289 hectares de plantations industrielles et 2 448 hectares de plantations villageoises, pour près de 960 000 tonnes de canne. La canne sur pied figure au bilan pour 11,5 milliards de francs.
L’industrie. Les deux sucreries ont une capacité totale supérieure à 110 000 tonnes de sucre par an. Les résidus ne sont pas perdus : la bagasse, la fibre de la canne, alimente les chaudières en énergie.
La distribution. Tout est vendu en Côte d’Ivoire, aux grossistes, à la grande distribution et aux industriels : brasseurs, fabricants de boissons, biscuitiers.
L’entreprise emploie 668 permanents et 5 601 saisonniers fin 2024. Dans les départements où elle est installée, elle est de très loin le premier employeur.
Produire ou importer : la clé que le chiffre d’affaires cache
Voici ce que peu de lecteurs savent : Sucrivoire ne vend pas seulement le sucre qu’elle fabrique. Quand sa production ne suffit pas, elle importe elle-même le complément, dans le cadre des quotas autorisés, et le revend sur les mêmes circuits.
Or ce négoce ne rapporte presque rien. Le sucre importé est acheté au cours mondial et revendu au prix plafonné ivoirien. La marge dégagée a varié entre +6,5 % et −5,1 % des ventes selon les années. En 2022, Sucrivoire a perdu 1,1 milliard de francs sur le sucre qu’elle importait.
La conséquence est contre-intuitive, et elle explique presque toute l’histoire récente de l’entreprise. Une tonne produite à Borotou remplace une tonne importée vendue sans marge. Le chiffre d’affaires ne bouge pas, le résultat s’améliore. C’est exactement ce que montre le premier trimestre 2026 : des ventes en baisse de 6,7 %, un excédent brut d’exploitation en hausse de 24 %.
2021-2025 : le contrat-plan, ou 104 milliards plus tard
Le 1er mai 2021, l’État et les deux sucriers signent un contrat-plan pour cinq ans. Le marché est simple. Les industriels investissent 151 milliards de francs, dont environ 80 milliards pour Sucrivoire et 71 milliards pour Sucaf, afin de porter la production nationale de 206 037 tonnes à 255 091 tonnes en 2025 et d’atteindre l’autosuffisance. En échange, l’État maintient l’interdiction d’importer et lutte contre la contrebande.
Sucrivoire a tenu sa part, et au-delà : 104,2 milliards de francs investis entre 2021 et 2025. L’objectif national, lui, n’est pas atteint.
Plusieurs raisons se cumulent. Les rendements agricoles ont pâti, de l’aveu même de la société, d’années de sous-investissement dans la fertilisation et le suivi des parcelles. Une sécheresse en février et mars 2025 a écourté la campagne. En 2026, c’est la pénurie de coupeurs de canne qui a ralenti la récolte. Sucaf n’a pas été épargnée, entre maladie de la canne, pluies tardives et crue du Bandama.
Dans les comptes de Sucrivoire, ces cinq années laissent une trace nette.
| Md F CFA, comptes IFRS | 2021 | 2022 | 2023 | 2024 | 2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| Chiffre d’affaires | 62,5 | 68,6 | 68,1 | 87,2 | 80,6 |
| Excédent brut d’exploitation | 7,6 | 3,5 | 4,3 | 18,2 | 13,9 |
| Amortissements | −8,6 | −11,9 | −12,8 | −12,4 | −14,1 |
| Résultat net | −6,9 | −7,0 | −9,0 | 2,5 | −8,0 |
| Investissements | 19,9 | 28,0 | 12,6 | 18,6 | 25,2 |
| Dette financière nette | 36,4 | 52,0 | 55,6 | 47,0 | 80,4 |
Source : comptes individuels IFRS 2021-2025 publiés à la BRVM, exercice 2025 dans sa version du 18 mai 2026.
Un seul exercice bénéficiaire sur cinq, 2024, année d’une campagne complète et d’une demande forte. Les investissements ont été financés par l’emprunt : la dette nette a plus que doublé, et les amortissements des nouveaux équipements absorbent désormais tout l’excédent d’exploitation.
2024-2026 : réparer le bilan
Trois années de pertes ont fini par entamer le capital lui-même. La suite ressemble à une opération de sauvetage menée par étapes.
L’obligation convertible est une première sur la place régionale. Son principe : un emprunt que ses porteurs pourront, à terme, échanger contre des actions. Tant qu’elle n’est pas convertie, c’est une dette. Si elle l’est, de nouvelles actions sont créées et la part de chaque actionnaire actuel diminue.
En Bourse, l’année 2026 a été mouvementée : le titre, qui valait environ 1 060 francs fin 2025, est monté jusqu’à 3 920 francs le 16 juillet avant de revenir à 2 790 francs début octobre. Aucun dividende n’a été versé depuis 2021.
Cinquante-cinq ans en dix dates
Ce qui se joue maintenant
Quatre questions décideront de la suite, et la première ne dépend pas de l’entreprise.
Le prochain contrat-plan. Celui de 2021 est arrivé à échéance en décembre 2025. Son successeur fixera le maintien de la protection, le niveau du prix administré et le volume d’importations autorisé. Rien n’est acquis dans les termes actuels.
La canne. Il reste environ 18 000 tonnes entre la production de la dernière campagne et la capacité des usines. Les combler suppose de meilleurs rendements au champ et assez de bras, ou de machines, pour couper.
La dette. Fin 2025, 27,8 milliards de francs d’emprunts sont exigibles à moins d’un an, et les frais financiers ont atteint 6,8 milliards sur l’exercice, soit près de la moitié de l’excédent brut d’exploitation.
L’information. La société ne publie ni ses volumes vendus, ni son prix moyen, ni, depuis 2024, la part du sucre importé dans ses ventes. Ce sont pourtant les trois chiffres qui permettraient de suivre son redressement.
Questions fréquentes
Qui produit le sucre en Côte d’Ivoire ?
Deux entreprises : Sucrivoire, filiale du groupe SIFCA, qui exploite les complexes de Borotou-Koro et de Zuénoula, et Sucaf CI, filiale de SOMDIAA (groupe Castel), qui exploite Ferké 1 et Ferké 2 à Ferkessédougou. Elles sont issues de la privatisation de la SODESUCRE en 1997.
À qui appartient Sucrivoire ?
Au groupe SIFCA à 51,5 %, à la société Ivoirel à 25,5 %, et au public pour 23 %, par l’intermédiaire de la BRVM. L’État ivoirien a vendu sa participation de 23 % en 2016.
Pourquoi l’importation de sucre est-elle interdite en Côte d’Ivoire ?
Pour protéger la filière locale, qui emploie plusieurs milliers de personnes dans le nord et le centre du pays. L’interdiction date d’un décret d’avril 2008. Des importations restent autorisées par quotas pour couvrir l’écart entre la production nationale et la consommation. En contrepartie, les prix de vente sont plafonnés.
Combien de sucre la Côte d’Ivoire produit-elle ?
Un peu plus de 200 000 tonnes par an. La production était de 206 037 tonnes en 2021. Le contrat-plan visait 255 091 tonnes en 2025, objectif non atteint. Sucrivoire a produit 91 626 tonnes sur la campagne 2025-2026.
Depuis quand Sucrivoire est-elle cotée à la BRVM ?
Depuis le 29 décembre 2016, sous le code SCRC. Elle a été la quarante-troisième société admise à la cote. Le capital compte 19,6 millions d’actions depuis le fractionnement par quatre de novembre 2017.
Combien de personnes travaillent pour Sucrivoire ?
668 salariés permanents et 5 601 saisonniers au 31 décembre 2024, selon le rapport annuel de la société. Les saisonniers sont recrutés pour la campagne sucrière, qui dure environ sept mois.
Qu’était la SODESUCRE ?
La Société d’État pour le développement des plantations de canne à sucre, créée en 1971. Elle a construit six complexes sucriers dans le nord et le centre de la Côte d’Ivoire. Deux ont fermé dans les années 1980 ; les quatre autres ont été privatisés en 1997.
Sucrivoire verse-t-elle un dividende ?
Plus depuis 2021. Le dernier dividende, 45 francs par action, a été versé au titre de l’exercice 2020. La société a enregistré des pertes sur quatre des cinq exercices suivants.
Poursuivre l’analyse
Cet article raconte une filière et une entreprise. Il ne répond pas à la question que se pose l’épargnant après un parcours boursier aussi heurté : que vaut aujourd’hui une action Sucrivoire, une fois la dette, l’obligation convertible et le prochain contrat-plan pris en compte ?
Notre note de recherche reprend cinq exercices de comptes IFRS et SYSCOHADA, vérifiés par 230 contrôles de cohérence. Elle explique où est passée la trésorerie, mesure ce que la conversion de l’obligation changerait pour un actionnaire actuel, teste la sensibilité de la valeur à la marge et aux investissements, et confronte quatre méthodes de valorisation à trois scénarios.
Consulter la note de recherche Sucrivoire →
Sources
- BRVM, « Sucrivoire admis à la cote »
- Agence Ecofin, « Sucrivoire réussit son introduction à la BRVM », janvier 2017
- Abidjan.net, « Sucrivoire devient la 43e entreprise cotée à la BRVM »
- Abidjan.net, « Retour sur l’histoire de l’industrie sucrière ivoirienne »
- Wikipédia, Sodesucre
- Groupe SIFCA, présentation de l’activité sucre de canne
- Sucrivoire, rapport annuel 2024
- L’École de la Bourse, « Sucrivoire, trois ans plus tard »
- Comptes individuels IFRS 2021-2025 et SYSCOHADA 2021-2023 publiés par Sucrivoire à la BRVM, rapports d’activité 2025 et 2026, et note de recherche Ridwan Abdou n°003, Consommation de base, 11 octobre 2026