Uniwax, 1968-2026 : l’histoire du dernier fabricant de wax de Côte d’Ivoire

Il y a un pagne Uniwax dans presque chaque maison ivoirienne. On l'offre aux mariages, on le porte aux funérailles, on le transmet. Et pourtant, l'entreprise qui le fabrique a perdu 4,75 milliards FCFA cumulés en cinq ans, vendu ses terrains et ses bâtiments en 2025, et changé de propriétaire en février 2026. Voici comment un objet que tout le monde reconnaît a cessé de faire vivre l'usine qui le produit.
Pagnes Wax

Uniwax en bref

Création 1968, Yopougon, Abidjan · partenariat État ivoirien et Vlisco
Métier Filature, tissage, impression à la cire et finition du pagne wax, sur un site unique
Actionnaire de référence COIC, Compagnie Ivoirienne de Coton, depuis février 2026
Cotation BRVM depuis 1998, code UNXC · ISIN CI0000000337
Titres 20 750 000 · nominal 200 FCFA · capital 4,15 Md
Chiffre d’affaires 2025 29,03 Md FCFA (+6,2 %)
Résultat net 2025 −0,62 Md FCFA
Dernier exercice bénéficiaire 2021
Dernier dividende 67,49 FCFA, au titre de 2021

1968 : une usine née d’une convention

Le batik javanais devenu marqueur social ouest-africain

Le procédé est plus ancien et plus voyageur qu’on ne l’imagine. L’impression à la cire, une technique de réserve dérivée du batik javanais, a été industrialisée à Helmond, aux Pays-Bas, au XIXe siècle. Destinée au marché indonésien, elle y a échoué. Elle a trouvé son public sur la côte ouest-africaine, où le tissu imprimé est devenu bien autre chose qu’un vêtement.

Le pagne wax se transmet. Il se collectionne. Il se donne lors des mariages et des funérailles. Ses motifs portent des noms et des proverbes. C’est un objet social avant d’être un textile, et c’est exactement ce qui a permis, pendant cinquante ans, de le vendre plus cher qu’un imprimé ordinaire.

L’équation import-substitution

Uniwax naît en 1968 dans la zone industrielle de Yopougon, à l’initiative conjointe de l’État ivoirien nouvellement indépendant et du groupe textile néerlandais qui deviendra Vlisco.

L’équation est celle de toute l’industrialisation africaine de la période : le partenaire européen apporte la technologie, l’État apporte un marché protégé. Uniwax n’est pas une entreprise textile parmi d’autres, elle est le bras ivoirien d’un savoir-faire que personne d’autre en Afrique de l’Ouest ne maîtrise industriellement.

À retenir
  • Un tissu dont la valeur est en partie symbolique est un tissu dont le prix résiste.
  • Toute la rentabilité historique d’Uniwax tient dans cette phrase.
  • Et toute sa difficulté actuelle tient dans le fait que cette proposition a cessé d’être vraie.

En 1998, la société rejoint la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières sous le code UNXC.

Les années 2000 : trois ruptures simultanées

La libéralisation commerciale

La baisse des droits de douane et l’essor du fret conteneurisé ouvrent le marché ouest-africain aux imprimés chinois, indiens et pakistanais, vendus à 30 à 50 % du prix du wax authentique. Le consommateur voit un tissu coloré à moitié prix. La différence de procédé, la cire, la craquelure, la double face, ne se lit pas sur un étal de marché.

La contrefaçon de motifs, la plus grave

C’est la rupture décisive, et elle est d’une nature différente. Les dessins d’Uniwax et de Vlisco sont copiés en Asie et réimportés, parfois sous des noms de marque quasi identiques.

Une concurrence par les prix fait perdre des clients. Une contrefaçon de motifs fait perdre autre chose : la rareté du dessin, c’est-à-dire précisément ce que le client payait en plus. Quand le motif que vous avez créé se retrouve sur cent étals à moitié prix, vous ne perdez pas seulement une vente, vous perdez le droit de facturer votre différence.

La crise ivoirienne de 2002-2011

Elle désorganise la distribution et ampute le pouvoir d’achat pendant près d’une décennie.

L’entreprise traverse ces trois chocs sans jamais disparaître, ce qui est en soi remarquable : la quasi-totalité des filatures ouest-africaines des années 1970 ont fermé. Mais elle en sort avec une base de coûts calibrée pour des volumes qu’elle ne fait plus.

Le chiffre qui mesure exactement la perte de pouvoir

Voici l’indicateur le plus révélateur du dossier, et il est rarement cité : la marge de valeur ajoutée, c’est-à-dire ce qui reste du chiffre d’affaires une fois payés les achats extérieurs. Pour un industriel, elle mesure directement la capacité à fixer ses prix.

2021 2022 2023 2024 2025
Chiffre d’affaires (Md FCFA) 38,19 36,37 29,69 27,33 29,03
Marge de valeur ajoutée 25,0 % 19,2 % 21,5 % 19,8 % 22,6 %
202138,19 Md · 25,0 %
202236,37 Md · 19,2 %
202329,69 Md · 21,5 %
202427,33 Md · 19,8 %
202529,03 Md · 22,6 %

Chiffre d’affaires en milliards de FCFA, marge de valeur ajoutée en regard. En 2022, la marge perd près de six points quand l’activité ne recule que de 4,8 %.

Regardez 2022 : la marge perd près de six points en un seul exercice, alors que le chiffre d’affaires ne recule que de 4,8 %.

Une chute pareille ne s’explique pas par les volumes. Elle s’explique par un ciseau de prix : les coûts d’intrants montent, les prix de vente ne suivent pas. Autrement dit, l’entreprise a cessé de pouvoir répercuter ses coûts. C’est la trace comptable, à l’année près, de la perte du pouvoir de marque.

2021-2024 : l’effet de ciseau

L’exercice 2021 marque le sommet : 38,2 milliards de chiffre d’affaires, dopé par le rattrapage post-pandémique, et le dernier bénéfice de l’entreprise.

Puis quatre années de contraction, jusqu’à 27,3 milliards en 2024. En trois ans, Uniwax perd 28 % de son activité.

Les charges de personnel, elles, ne baissent que de 1 % sur la même période. C’est le ciseau classique d’une industrie de main-d’œuvre en sous-activité : le chiffre d’affaires recule vite, les coûts fixes ne bougent pas. Résultat mécanique, trois exercices de pertes consécutifs.

Md FCFA 2021 2022 2023 2024 2025
Excédent brut d’exploitation 4,04 1,14 0,33 −0,35 1,13
Résultat d’exploitation 1,98 −1,21 −1,80 −2,14 −0,42
Résultat net 1,40 −1,30 −2,04 −2,19 −0,62

Cumul des résultats nets sur cinq ans : −4,75 milliards FCFA.

2025 : l’entreprise vend ses murs

C’est le fait le plus spectaculaire de l’histoire récente, et il mérite d’être énoncé simplement.

En 2025, Uniwax cède pour 10,5 milliards FCFA d’immobilisations, dont la totalité de ses terrains et bâtiments, qui sortent du bilan.

L’usine tourne toujours. Les machines sont les mêmes. Mais l’entreprise ne possède plus le sol sur lequel son outil est posé.

L’effet comptable est saisissant : les capitaux propres passent de 15,6 à 24,6 milliards, le passif circulant s’effondre de 17,7 à 6,1 milliards. Sur le papier, le bilan n’a jamais été aussi solide en cinq ans.

Mais l’exercice 2025 se solde tout de même par une perte de 624 millions. La plus-value de cession, 9,66 milliards, a été neutralisée en fin d’exercice par une provision réglementée logée dans les capitaux propres. Elle n’a pas transité par le résultat.

Le point que le rapport creuse
  • 39 % des fonds propres d’Uniwax sont désormais constitués de cette provision réglementée.
  • Elle porte une charge fiscale latente et une obligation de réinvestissement.
  • Ce que vaut réellement l’actif net de l’entreprise dépend entièrement du traitement de cette ligne. C’est le cœur analytique du dossier.

Février 2026 : Vlisco s’en va, le coton ivoirien arrive

Le 11 février 2026, la Compagnie Ivoirienne de Coton (COIC), dirigée par l’industriel Koné Daouda Soukpafolo, conclut un accord pour reprendre 72,29 % du capital et des droits de vote détenus par le groupe Vlisco.

Après cinquante-huit ans, Uniwax repasse sous contrôle ivoirien.

La logique industrielle est claire et elle est bonne : les achats de matières représentent 45,4 % du chiffre d’affaires d’Uniwax. Adosser le fabricant de wax à un égreneur de coton national, c’est internaliser une marge et sécuriser un approvisionnement. Passer d’acheteur sur un marché mondial à filiale d’un producteur change la structure de coûts.

Les termes financiers de l’opération n’ont pas été rendus publics. La transition est annoncée comme graduelle : la direction en place et Vlisco continuent d’accompagner l’entreprise.

Le premier semestre 2026 confirme un retour à la rentabilité d’exploitation, avec une marge d’exploitation de 4,9 %, contre −2,0 % un an plus tôt, pour un chiffre d’affaires quasi stable.

Frise chronologique

XIXe s.Industrialisation de l’impression à la cire à Helmond, aux Pays-Bas.
1968Création d’Uniwax à Yopougon, partenariat État ivoirien et Vlisco.
1998Introduction à la BRVM sous le code UNXC.
Années 2000Libéralisation commerciale, montée des imprimés asiatiques et de la contrefaçon de motifs.
2002-2011Crise ivoirienne : distribution désorganisée, pouvoir d’achat amputé.
2021Pic d’activité à 38,2 Md FCFA, dernier exercice bénéficiaire.
2022-2024Trois exercices de pertes, chiffre d’affaires en recul de 28 %.
2025Cession de 10,5 Md d’actifs, sortie des terrains et bâtiments du bilan.
11·02·2026COIC reprend 72,29 % du capital à Vlisco.
S1 2026Premier semestre bénéficiaire en exploitation depuis 2021.

Le rôle d’Uniwax dans l’économie ivoirienne

Le dernier maillon d’une filière. La Côte d’Ivoire produit du coton. Elle en exporte l’essentiel sous forme de fibre. Uniwax est l’un des très rares acteurs qui transforme localement jusqu’au produit fini, filature, tissage, impression, finition, sur un seul site. C’est exactement le type de transformation que le Plan National de Développement cherche à multiplier.

Un employeur industriel qualifié. L’impression à la cire est un métier technique, qui ne s’apprend pas en formation courte. Chaque fermeture de site textile en Afrique de l’Ouest a emporté avec elle un savoir-faire qui n’est jamais revenu. Rappelons que l’industrie ne représente que 7,8 % des emplois ivoiriens.

Un patrimoine culturel privé. Les motifs Uniwax portent des noms, racontent des proverbes, marquent des générations. Peu d’entreprises cotées détiennent un actif immatériel de cette nature, et peu ont vu cet actif aussi directement attaqué.

Les défis

La contrefaçon, toujours. C’est la seule menace qui érode la capacité à faire payer plus cher. Elle ne se règle ni par la productivité, ni par le marketing : elle relève de la douane et de la propriété intellectuelle.

Le sous-investissement. Sur cinq ans, l’entreprise a investi 4,37 milliards pour 12,88 milliards de dotations aux amortissements. Un outil qui s’amortit trois fois plus vite qu’il ne se renouvelle finit par se dégrader. En 2025, l’investissement industriel est tombé à 0,4 % du chiffre d’affaires.

La base de coûts. Les charges de personnel représentent 18,7 % du chiffre d’affaires en 2025, contre 14,5 % en 2021, non parce qu’elles ont augmenté, mais parce que le dénominateur a reculé.

Le statut du site. Après la sortie des terrains et bâtiments du bilan, les conditions d’occupation de l’usine ne sont pas publiées. C’est une inconnue qui pèse sur toute projection à long terme.

Perspectives

L’intégration cotonnière peut-elle vraiment abaisser le coût matière ? C’est le pari de COIC, et il est cohérent. Il se vérifiera dans un seul chiffre : le poste « achats de matières » en pourcentage du chiffre d’affaires, à partir de l’exercice 2027.

Le redressement du premier semestre 2026 est-il durable ? Une marge d’exploitation de 4,9 % sur un semestre est un vrai signal après quatre ans de pertes. Reste à voir si le second semestre suit : l’histoire récente de l’entreprise montre que les résultats intermédiaires ont parfois été démentis par l’exercice complet.

Le wax peut-il reconquérir un écart de prix ? C’est la question de fond. Elle ne dépend ni du coton, ni de l’usine, mais de la capacité à faire redevenir le motif Uniwax quelque chose qu’on ne trouve pas ailleurs.

Questions fréquentes

Qui fabrique le wax en Côte d’Ivoire ?

Uniwax S.A., créée en 1968 et installée dans la zone industrielle de Yopougon, à Abidjan. C’est le dernier fabricant intégré de pagne wax du pays : filature, tissage, impression à la cire et finition sont réalisés sur un site unique.

Qui a racheté Uniwax ?

La Compagnie Ivoirienne de Coton (COIC), dirigée par Koné Daouda Soukpafolo, a conclu le 11 février 2026 un accord pour reprendre 72,29 % du capital détenu par le groupe néerlandais Vlisco. Uniwax repasse ainsi sous contrôle ivoirien après cinquante-huit ans.

Quelle est la différence entre un wax authentique et un imprimé importé ?

Le wax authentique est produit par un procédé de réserve à la cire, dérivé du batik javanais : le motif traverse le tissu et apparaît sur les deux faces, avec des craquelures caractéristiques. Les imprimés importés sont imprimés en rotative sur une seule face, et se vendent 30 à 50 % moins cher.

Pourquoi Uniwax perd-elle de l’argent ?

Deux causes se cumulent. Le chiffre d’affaires a reculé de 28 % entre 2021 et 2024 sous la pression des imprimés importés, tandis que les charges de personnel restaient stables : c’est l’effet de ciseau d’une industrie en sous-activité. Et la marge de valeur ajoutée est tombée de 25,0 % à 19,8 %, signe d’une perte de pouvoir de fixation des prix.

Uniwax verse-t-elle un dividende ?

Non. Le dernier dividende versé s’élevait à 67,49 FCFA par action au titre de l’exercice 2021, dernier exercice bénéficiaire.

Uniwax est-elle cotée en Bourse ?

Oui, à la BRVM depuis 1998, sous le code UNXC. Le capital est composé de 20 750 000 actions de 200 FCFA de nominal.

Qu’a vendu Uniwax en 2025 ?

L’entreprise a cédé pour 10,5 milliards FCFA d’immobilisations, dont la totalité de ses terrains et bâtiments, qui sont sortis du bilan. La plus-value dégagée, 9,66 milliards, a été logée en provision réglementée dans les capitaux propres plutôt que passée en résultat.

Combien de temps le wax met-il à être fabriqué ?

Uniwax est un industriel à cycle long : entre l’achat du coton brut et le pagne fini, le tissu passe par la filature, le tissage en écru, l’impression à la cire puis la finition. C’est ce cycle qui explique le niveau élevé des stocks, 151 jours de chiffre d’affaires en 2025.

Poursuivre l’analyse

Cet article raconte comment Uniwax en est arrivée là. Il ne dit pas ce que l’action vaut.

Et c’est une question inhabituellement difficile, parce que le dossier superpose deux histoires que le marché a confondues : un redressement industriel réel, le premier semestre 2026 étant bénéficiaire en exploitation après quatre ans de pertes, et une réévaluation boursière de 245 % en douze mois, construite en partie sur un bénéfice semestriel que l’exercice complet a démenti.

Notre note de recherche sépare les deux. Elle documente l’opération de cession de 2025 poste par poste, analyse le régime fiscal de la provision réglementée qui constitue 39 % des fonds propres, et valorise l’entreprise par quatre méthodes indépendantes, dont l’écart, considérable, est en soi une information.

Elle aboutit à une recommandation que le marché ne partage pas aujourd’hui.

Consulter la note de recherche Uniwax (UNXC) →

Sources

Méthodologie et avertissement

Les retraitements et les calculs de ratios sont propres à Ridwan Abdou et détaillés dans la note complète.

Ce document exprime une opinion personnelle à la date de publication. Il ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation personnalisée, ni une sollicitation d’achat ou de vente. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.

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