91,6 % d’emplois informels : le vrai chiffre du travail en Côte d’Ivoire

La Côte d'Ivoire affiche un taux de chômage de 3,3 %. Sur le papier, c'est mieux que la France, mieux que les États-Unis, mieux que la quasi-totalité des pays développés. Dans le même document officiel, une autre ligne indique que 91,6 % des emplois du pays sont informels. Les deux chiffres sont exacts. Ensemble, ils racontent une réalité que le premier, seul, dissimule complètement.
Commerçantes sur un marché d'Abidjan
Crédit: Jeune Afrique | Le marché Cocovico à Angré, Abidjan, le 16 mars 2022. © ISSOUF SANOGO/AFP

Crédit: Jeune Afrique | Le marché Cocovico à Angré, Abidjan, le 16 mars 2022. © ISSOUF SANOGO/AFP

Le chiffre officiel : 3,3 % de chômage

Commençons par ce qui est publié. Selon le Recensement Général de la Population et de l’Habitat de 2021, repris par le Plan National de Développement 2026-2030 :

Population en âge de travailler 17 322 625 personnes, soit 58,9 % de la population
Main-d’œuvre 10 927 290 personnes, soit 63,1 % de la population en âge de travailler
Population en emploi 10 568 136 personnes, soit 96,7 % de la main-d’œuvre
Taux de chômage 3,3 % · 4,4 % chez les femmes, 2,6 % chez les hommes

Le calcul est simple : 10 927 290 moins 10 568 136 égale 359 154 chômeurs. Trois cent cinquante-neuf mille personnes sans emploi dans un pays de plus de 33 millions d’habitants.

Chez les jeunes de 16 à 35 ans, le taux monte à 4,9 %. Il tombe à 1,5 % chez les 36-64 ans.

Le chiffre réel : 91,6 % d’emplois informels

Voici maintenant l’autre ligne, tirée de l’Enquête Harmonisée sur les Conditions de Vie des Ménages de 2021 et citée telle quelle dans le PND : « L’économie ivoirienne reste dominée par l’informalité de l’emploi (91,6 %), ce qui reflète la vulnérabilité des travailleurs et leur faible accès à une protection sociale. »

Appliqué aux 10 568 136 personnes en emploi, ce taux donne :

Informel≈ 9 680 000 · 91,6 %
Formel≈ 888 000 · 8,4 %

Répartition des 10,57 millions de personnes en emploi en Côte d’Ivoire. Sources : RGPH 2021 pour l’emploi total, EHCVM 2021 pour le taux d’informalité.

Le rapport que personne ne calcule

Le chiffre à retenir
  • 359 154 chômeurs. 9 680 000 travailleurs informels.
  • Pour un chômeur en Côte d’Ivoire, il y a vingt-sept travailleurs informels.
  • Et pour un emploi formel, il y a près de onze emplois informels.

Le problème ivoirien du travail n’est donc pas l’absence d’emploi. C’est la nature de l’emploi qui existe.

Pourquoi le taux de chômage est trompeur, et le PND le dit lui-même

Il faut rendre justice au document : le PND ne cache rien. Il écrit noir sur blanc que le faible taux de chômage « peut s’expliquer par la proportion importante d’emplois de faible qualité », et que la structure de l’économie est « principalement caractérisée par sa faible capacité d’absorption dans le secteur formel ».

La raison est mécanique. Pour être compté comme chômeur, il faut être sans aucun travail, disponible, et en recherche active. Dans un pays sans allocation chômage, personne ne peut se le permettre. On vend des cartes de recharge au feu rouge, on aide au champ familial, on transporte des passagers. Statistiquement, on est en emploi.

Une seconde mesure, plus large, le confirme : l’enquête sur la Transition des jeunes vers la vie active (ETVA-CI 2022) situe le chômage des 15-29 ans à 14,2 %, 17,6 % chez les jeunes femmes contre 11,2 % chez les jeunes hommes. Soit quatre fois le taux officiel toutes générations confondues.

Et un troisième indicateur achève le tableau : 28,6 % des jeunes de 15 à 24 ans ne sont ni à l’école, ni en formation, ni en emploi, les NEET. Un jeune sur trois et demi. La moyenne africaine est de 25,9 % selon l’OIT, et deux NEET sur trois sont des jeunes femmes.

Qui sont ces 9,7 millions de personnes ?

La répartition sectorielle de l’emploi donne le visage réel du travail ivoirien.

Agri.41,5 % · 4 386 000
Commerce33,9 % · 3 583 000
Services16,6 % · 1 754 000
Industrie7,8 % · 824 000

Répartition sectorielle de l’emploi en Côte d’Ivoire. L’industrie, décrite par le PND comme porteuse de transformation économique, occupe moins d’un travailleur sur douze.

Secteur Part de l’emploi Hommes Femmes
Agriculture 41,5 % 46,6 % 33,1 %
Commerce 33,9 % 27,4 % 44,7 %
Services 16,6 % 16,0 % 17,5 %
Industrie 7,8 % 9,8 % 4,6 %

Quatre Ivoiriens en emploi sur dix travaillent dans l’agriculture. Un sur trois dans le commerce. Moins d’un sur douze dans l’industrie.

Les femmes paient le prix le plus lourd

L’informalité touche 94,3 % des femmes contre 89,8 % des hommes. Quatre points et demi d’écart, qui se cumulent avec le reste : chômage plus élevé, 4,4 % contre 2,6 %, surreprésentation dans le commerce de détail, le secteur le plus informel de tous, et deux tiers des NEET.

Ce que l’informalité coûte au pays

Fiscalement

L’économie informelle représente environ 46 % du PIB ivoirien selon les déclarations du ministère de l’Économie en janvier 2025. C’est presque la moitié de la richesse nationale qui échappe largement à l’impôt.

La conséquence se lit dans les recettes. Le PND relève que les recettes de TVA ne représentaient que 3,6 % du PIB en 2023, soit 7 points de pourcentage en dessous de leur potentiel, et loin derrière des pays comparables comme le Kenya ou le Maroc. Le taux de TVA ivoirien de 18 % est pourtant conforme à la directive de l’UEMOA.

La Banque africaine de développement estime qu’il faudrait relever le ratio recettes fiscales sur PIB de 3,3 points d’ici 2030 pour combler le déficit de financement du pays.

Socialement

Un travailleur informel n’a ni bulletin de salaire, ni cotisation retraite, ni couverture accident du travail. C’est précisément ce que le PND désigne par « faible accès à une protection sociale ».

La Couverture Maladie Universelle a été conçue pour corriger cela. Les chiffres d’exécution méritent d’être regardés.

CMU au 31 décembre 2024 Nombre
Personnes enrôlées 16 251 116
Cartes produites 8 198 703
Cartes effectivement distribuées 5 932 810

36,5 % des personnes enrôlées ont reçu leur carte. L’enrôlement est massif ; la distribution suit avec retard.

Économiquement

Le PND est explicite : environ 7,8 millions de personnes exercent des activités peu productives, vulnérables aux chocs de revenu, sanitaires et climatiques. Une économie où neuf travailleurs sur dix opèrent hors de tout cadre ne peut ni monter en gamme, ni accumuler du capital, ni former durablement.

Le chiffre qui décide de l’avenir : un nouvel entrant sur quatre

Voici le calcul le plus important de cet article.

La population en âge de travailler s’élève à 17,3 millions et croît d’environ 2,9 % par an. Cela représente approximativement 500 000 nouveaux entrants sur le marché du travail chaque année.

Le PND indique par ailleurs que les réformes gouvernementales « ont permis la création de 563 864 emplois formels », dont 82,6 % dans le secteur privé, principalement dans le commerce (33,9 %), l’industrie manufacturière (16,4 %) et le BTP (15,1 %).

Étalée sur la période du plan précédent, cette création représente entre 113 000 et 141 000 emplois formels par an.

Le rapport décisif
  • L’économie formelle ivoirienne absorbe entre un quart et un tiers des nouveaux entrants sur le marché du travail.
  • Les trois autres quarts n’ont d’autre choix que l’informel.
  • Tant que ce ratio ne s’inverse pas, le taux d’informalité ne peut pas baisser, quelles que soient les politiques de formalisation menées en aval.
Note de méthode
  • Les 563 864 emplois formels créés sont un flux cumulé sur la période, tandis que les 888 000 emplois formels déduits du taux d’informalité constituent un stock mesuré en 2021.
  • Les deux grandeurs proviennent de sources et de méthodologies différentes et ne se réconcilient pas directement.
  • Nous les présentons telles que publiées, sans les additionner.

Ce que l’État a mis en place

Il serait injuste de présenter ce diagnostic sans les réponses apportées. Le PND en recense plusieurs, au-delà des 2 869 milliards du programme jeunesse :

  • la Stratégie Nationale Intégrée de Transition vers l’Économie Formelle ;
  • la Politique Nationale de l’Emploi 2021-2025 ;
  • la création de l’Observatoire National de l’Emploi et de la Formation, par décret de juillet 2021 ;
  • la révision du Code du travail et la revalorisation du SMIG de 60 000 à 75 000 FCFA ;
  • le Programme Pays de Promotion du Travail Décent 2024-2027, élaboré avec l’OIT ;
  • les Filets Sociaux Productifs : 330 000 bénéficiaires au 31 décembre 2024, 457 000 ménages touchés sur 2021-2024.

Sur le travail des enfants, 176 990 enfants en situation de travail ont été identifiés, dont 27 090 dans des activités dangereuses ; 37 582 en ont été retirés.

Ce qu’il faudrait pour que le chiffre bouge

Le PND lui-même liste les défis pour 2026-2030, et le premier d’entre eux est le bon : « le développement de dispositif pour la formalisation des emplois informels ».

Trois leviers ressortent des données.

L’industrie. Avec 7,8 % des emplois, c’est le seul secteur capable de créer massivement des emplois formels et productifs. Un emploi industriel est presque toujours déclaré ; un emploi commercial ne l’est presque jamais.

La formation technique. Moins de 1,5 % des jeunes de 15 à 24 ans sont inscrits dans une filière technique ou professionnelle, contre 10 % dans les pays à revenu élevé. On ne formalise pas un travailleur sans qualification.

L’incitation fiscale. Le PND relève « un dispositif fiscal pour l’emploi peu incitatif pour les entreprises ». Tant que déclarer un salarié coûte davantage que le garder informel, la formalisation restera une exhortation.

Le taux de chômage de 3,3 % n’est pas un mensonge. C’est une mesure exacte d’une chose sans importance. Le chiffre qui compte, en Côte d’Ivoire, est celui des 9,7 millions de personnes qui travaillent sans contrat, sans protection et sans retraite, et dont le pays a besoin qu’elles deviennent, un jour, des contribuables.

Questions fréquentes

Quel est le vrai taux de chômage en Côte d’Ivoire ?

Le taux officiel est de 3,3 % selon le recensement de 2021. Une mesure élargie porte le chômage des jeunes de 15 à 29 ans à 14,2 % selon l’enquête ETVA-CI 2022. Mais le chômage est un mauvais indicateur ici : le véritable enjeu est l’informalité, qui concerne 91,6 % des emplois.

Combien de personnes travaillent dans l’informel en Côte d’Ivoire ?

Environ 9,7 millions de personnes, sur 10,57 millions de personnes en emploi. Les emplois formels représentent environ 888 000 postes, soit 8,4 % du total.

Pourquoi le taux de chômage est-il si bas en Côte d’Ivoire ?

Parce qu’il n’existe pas d’allocation chômage. Personne ne peut rester sans activité : on occupe donc un emploi de faible qualité plutôt que rien. Le PND l’écrit lui-même, ce faible taux « peut s’expliquer par la proportion importante d’emplois de faible qualité ».

Quelle part du PIB représente le secteur informel ivoirien ?

Environ 46 % du PIB, selon les déclarations du ministère de l’Économie en janvier 2025. Certaines estimations le portent à plus de la moitié.

Les femmes sont-elles plus touchées par l’informalité ?

Oui. L’informalité concerne 94,3 % des femmes contre 89,8 % des hommes. Les femmes affichent aussi un chômage plus élevé, 4,4 % contre 2,6 %, et représentent deux tiers des jeunes NEET.

Qu’est-ce qu’un jeune NEET ?

Un jeune qui n’est ni à l’école, ni en formation, ni en emploi. Ils représentent 28,6 % des 15-24 ans en Côte d’Ivoire, contre une moyenne africaine de 25,9 % selon l’OIT.

Quel est le SMIG en Côte d’Ivoire ?

Le salaire minimum interprofessionnel garanti a été revalorisé de 60 000 à 75 000 FCFA. Il ne concerne toutefois que les emplois formels, soit moins d’un emploi sur douze.

Combien d’emplois formels la Côte d’Ivoire crée-t-elle par an ?

Le PND fait état de 563 864 emplois formels créés sur la période du plan précédent, soit environ 113 000 à 141 000 par an, pour environ 500 000 nouveaux entrants annuels sur le marché du travail.

Poursuivre l’analyse

Un pays qui crée des emplois formels crée aussi des entreprises capables d’en créer davantage. C’est la raison pour laquelle nous analysons les sociétés cotées à la BRVM : ce sont les seules entreprises ivoiriennes dont on peut vérifier, chiffres publiés à l’appui, combien elles emploient, combien elles investissent et combien elles paient d’impôts.

Sur les 47 sociétés de la cote, nous reconstituons les comptes, mesurons la création de valeur réelle et disons quand le prix payé par le marché ne correspond pas aux fondamentaux.

Et pour celles et ceux qui, faute d’emploi formel, cherchent à se constituer un patrimoine autrement, nous avons chiffré ce que rapporte réellement un portefeuille de rente à la BRVM.

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Sources

Méthodologie et avertissement

Les retraitements et les calculs de ratios sont propres à Ridwan Abdou et détaillés dans la note complète.

Ce document exprime une opinion personnelle à la date de publication. Il ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation personnalisée, ni une sollicitation d’achat ou de vente. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.

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