D’abord, une correction de calendrier
La plupart des articles parus depuis trois semaines opposent les 1 200 F d’aujourd’hui aux 2 800 F d’octobre 2025, et parlent d’une baisse de 57 % annoncée le 1er septembre.
Ce n’est pas ce qui s’est passé. La baisse a eu lieu le 4 mars 2026, à l’ouverture de la campagne intermédiaire, quand le prix garanti est passé de 2 800 à 1 200 F. Le 1er septembre, le gouvernement n’a pas baissé le prix : il l’a reconduit, au même niveau, pour six mois de plus.
La nuance n’est pas cosmétique. Elle veut dire que les planteurs vivent à 1 200 F depuis six mois déjà, et que la décision de septembre prolonge une situation au lieu de la créer.
| Campagne | Période | Prix bord champ |
|---|---|---|
| Principale 2023-2024 | oct. 2023 à mars 2024 | 1 000 F |
| Intermédiaire 2023-2024 | avr. à sept. 2024 | 1 500 F |
| Principale 2024-2025 | oct. 2024 à mars 2025 | 1 800 F |
| Intermédiaire 2024-2025 | avr. à sept. 2025 | 2 200 F |
| Principale 2025-2026 | oct. 2025 à fév. 2026 | 2 800 F, record historique |
| Intermédiaire 2025-2026 | mars à août 2026 | 1 200 F |
| Principale 2026-2027 | sept. 2026 à fév. 2027 | 1 200 F |
Prix officiels annoncés par le gouvernement à l’ouverture de chaque campagne.
Deuxième changement passé presque inaperçu : la grande campagne ne s’ouvre plus le 1er octobre mais le 1er septembre, et se termine le 28 février. L’intermédiaire suit, du 1er mars au 31 août. Le calendrier de la filière a été avancé d’un mois.
Le paradoxe : le cours mondial est remonté, pas le prix au planteur
C’est la question que tout le monde pose, et elle est légitime. Le cacao s’est effondré de près de 13 000 dollars la tonne fin décembre 2024 à moins de 3 000 dollars au début de 2026. Mais depuis, il est remonté : 6 309 dollars le 9 juillet 2026, puis au-dessus de 6 500 dollars fin août, et il évolue en septembre dans une fourchette de 5 400 à 6 200 dollars selon les échéances.
Au taux de change de la mi-septembre 2026, d’environ 570 FCFA pour un dollar, une tonne à 6 000 dollars vaut 3 420 000 FCFA, soit 3 420 F le kilo. Le planteur en touche 1 200, c’est-à-dire 35 %.
Or la réforme de la filière garantit au producteur au moins 60 % du prix CAF, c’est-à-dire du prix auquel les fèves sont effectivement vendues à l’exportation. À première vue, la règle n’est pas respectée. En réalité, elle l’est, et c’est là que se joue tout le dossier.
Ce que le planteur touche n’est pas le prix d’aujourd’hui
Le Conseil du Café-Cacao ne vend pas la récolte au jour le jour. Il la vend par anticipation, avant même qu’elle soit cueillie : environ 80 % de la récolte prévisionnelle doit être placée sous contrat avant que le prix garanti puisse être fixé.
Pour la campagne qui vient de s’ouvrir, ces ventes ont porté sur plus de 1,1 million de tonnes, conclues entre mars et juin 2026. Autrement dit, au moment précis où le marché sortait de son point bas, autour de 3 000 dollars.
Le prix de 1 200 F ne reflète donc pas le cours de septembre. Il reflète le prix auquel la récolte a été vendue au printemps. La remontée de l’été profitera, le cas échéant, à la campagne suivante, pas à celle-ci.
Le chiffre que personne ne publie
Le Conseil du Café-Cacao ne communique pas le prix CAF de référence retenu pour établir le barème. On peut cependant le reconstituer, puisque la règle des 60 % est connue.
1 200 ÷ 0,60 = 2 000 F le kilo, soit environ 3 500 dollars la tonne au taux actuel.
C’est cohérent, au franc près, avec des ventes conclues entre mars et juin 2026 sur un marché qui évoluait alors entre 3 000 et 4 000 dollars. Le mécanisme a donc bien fonctionné comme il est écrit. Le problème n’est pas que la règle ait été violée : c’est que le calendrier des ventes anticipées a figé, pour six mois, le prix du plus mauvais moment du marché.
Ce calcul est le nôtre. Il suppose que la règle des 60 % a été appliquée strictement, sans prélèvement exceptionnel. Il donne un ordre de grandeur, pas un chiffre officiel.
Ce que cela représente, concrètement
Pour un planteur, une tonne de fèves rapporte 1 200 000 F au lieu de 2 800 000 F l’an dernier. Il manque 1,6 million de francs par tonne produite.
À l’échelle du pays, l’ordre de grandeur donne le vertige. Lors de la campagne précédente, le gouvernement a annoncé 2 800 milliards FCFA versés aux producteurs en trois mois, ce qui correspond exactement à un million de tonnes payées 2 800 F. Le même million de tonnes, payé 1 200 F, rapporte 1 200 milliards. Soit 1 600 milliards de francs de revenu rural en moins, pour un volume identique.
C’est environ 2,8 % du produit intérieur brut ivoirien, retirés du pouvoir d’achat des régions productrices. Cela se verra dans le commerce de détail, dans les frais de scolarité de la rentrée, dans le crédit rural et, à terme, dans l’entretien des vergers.
L’État n’est pas resté inactif : 511 milliards FCFA ont été mobilisés pour amortir le choc de la campagne précédente, dont 280 milliards d’appui direct, et 300 milliards ont été mis à disposition des acteurs de la filière pour la campagne qui s’ouvre. Ces montants soutiennent la commercialisation et les coopératives. Ils ne compensent pas l’écart de prix au planteur.
Le vrai risque n’est pas la colère, c’est la frontière
Le Ghana, deuxième producteur mondial, payait encore ses planteurs 41 392 cedis la tonne lors de sa dernière petite traite, soit environ 2 100 F le kilo. L’écart avec la Côte d’Ivoire atteint donc près de 900 F par kilo.
Historiquement, le cacao circulait du Ghana vers la Côte d’Ivoire. Le différentiel actuel inverse le sens du flux. Chaque tonne qui traverse la frontière échappe à la traçabilité, au droit de sortie perçu par l’État et aux statistiques de la filière. C’est ce qui explique l’autre décision du 1er septembre, beaucoup moins commentée : la carte du producteur, équipée d’une puce, devient obligatoire pour toute transaction, avec l’entrée en vigueur du système national de traçabilité.
Ce que nous surveillons pour la suite
Le prix ghanéen de la campagne 2026-2027, attendu dans les prochaines semaines : c’est lui qui déterminera l’ampleur réelle du risque de fuite des fèves.
Le rythme des ventes anticipées pour 2027-2028. Si elles sont conclues aux niveaux actuels, autour de 6 000 dollars, le prix bord champ peut mécaniquement remonter dès mars 2027. C’est l’indicateur à suivre, bien avant les annonces politiques.
La réserve de stabilisation. Plusieurs voix, dont celle de l’ancien ministre Ahoua Don Mello, réclament un audit de ce fonds, dont les montants ne figurent pas dans les documents budgétaires publics. Tant qu’ils ne sont pas publiés, personne ne peut vérifier ce que le mécanisme a réellement absorbé.
Note de méthode
Nous distinguons systématiquement trois natures de chiffres.
Officiels : les prix bord champ par campagne, les dates d’ouverture, les 511 milliards de soutien et les 300 milliards de financement de campagne, annoncés par le gouvernement et le Conseil du Café-Cacao.
Rapportés par la presse spécialisée et les agences : les cours mondiaux cités, le volume des ventes anticipées (plus de 1,1 million de tonnes vendues entre mars et juin 2026), le prix ghanéen et le nombre de producteurs enregistrés.
Calculés par nos soins, et signalés comme tels : la conversion des dollars en francs au taux de la mi-septembre 2026 (environ 570 F pour un dollar), le prix CAF de référence implicite de 2 000 F le kilo, et l’écart de 1 600 milliards de francs sur un million de tonnes. Un changement de taux de change ou de volume modifie ces ordres de grandeur.
Aucun chiffre de cet article n’est une estimation de marché ou une projection. Quand une donnée n’est pas publiée, nous le disons plutôt que de la reconstituer sans le dire.
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Sources
- AIP, prix bord champ fixé à 1 200 FCFA/kg pour la campagne 2026-2027
- Sika Finance, la Côte d’Ivoire maintient le prix aux producteurs pour 2026-2027
- AIP, ouverture de la campagne intermédiaire 2025-2026 à 1 200 FCFA/kg
- Agence Ecofin, baisse de 57 % du prix bord champ pour la petite traite
- Reuters via Abidjan.net, maintien du prix bord champ réduit pour 2026-2027
- KOACI, prix bord champ de la campagne 2024-2025 à 1 800 FCFA
- AIP, prix bord champ à 1 500 FCFA/kg pour la campagne intermédiaire 2023-2024
- AIP, 2 800 milliards FCFA distribués aux producteurs lors de la campagne 2025-2026
- KOACI, enveloppe de 300 milliards FCFA pour les acteurs de la filière
- Notre Afrik, le fonds de réserve contesté
- Agence Ecofin, le Ghana maintient son prix bord champ pour la petite traite 2025-2026
- Bénin Web TV, la carte du producteur devient obligatoire
- Exchange-Rates.org, historique du taux de change USD/XOF en 2026