1927-1998 : une enseigne coloniale devenue valeur de bourse
La marque Shell arrive en Côte d’Ivoire en 1927, vingt ans avant celle qui deviendra sa grande rivale, Total, installée en 1947. La société qui porte l’activité est immatriculée à Abidjan en 1962, deux ans après l’indépendance. Son siège se trouve toujours rue des Pétroliers, dans la zone industrielle de Vridi, à quelques centaines de mètres de la raffinerie et des dépôts par lesquels transite l’essentiel du carburant ivoirien.
Shell Côte d’Ivoire fait partie des sociétés admises à la cote le 16 septembre 1998, jour d’ouverture de la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières. Son code de cotation, SHEC, date de cette époque et n’a jamais été modifié : c’est aujourd’hui la seule trace du nom Shell dans l’état civil boursier de l’entreprise.
2011-2012 : Shell vend, la marque reste
Au tournant des années 2010, le groupe Shell décide de se retirer de la distribution de carburants dans la plupart des pays africains. En 2011, il cède ces activités à une coentreprise créée pour l’occasion, Vivo Energy, détenue à 40 % par le négociant Vitol, à 40 % par le fonds d’investissement Helios Investment Partners, Shell conservant 20 %.
En Côte d’Ivoire, la cession des titres de The Shell Petroleum Company Limited intervient le 29 février 2012. Le nouvel actionnaire majoritaire s’appelle Vivo Energy Côte d’Ivoire Holdings BV, et la société prend le nom de Vivo Energy Côte d’Ivoire en mai 2012. Le communiqué de l’époque insiste sur ce qui ne change pas : même capital de 3,15 milliards de francs, même siège, même registre du commerce, mêmes produits. Le directeur d’alors résume l’opération d’une phrase : « Nous continuons de fournir les mêmes produits de la marque Shell ».
C’est le point que l’automobiliste ignore le plus souvent. L’enseigne est louée, pas possédée. Vivo Energy exploite la marque sous licence : carburants Shell FuelSave, lubrifiants Shell Helix et Shell Advance, bouteilles Shell Gaz. La station, le terrain, les cuves et les stocks sont à Vivo. Le coquillage est à Shell.
Un actionnaire qui change trois fois en dix ans
Derrière la filiale ivoirienne, le groupe Vivo Energy a connu une histoire agitée.
| Année | Ce qui se passe au niveau du groupe |
|---|---|
| 2011 | Création de Vivo Energy : Vitol 40 %, Helios 40 %, Shell 20 % |
| 2016 | Vitol et Helios annoncent le rachat des 20 % de Shell, pour 250 millions de dollars |
| 2018 | Introduction du groupe à la Bourse de Londres |
| 2019 | Rachat des activités africaines d’Engen : le groupe ajoute une seconde marque |
| 2021-2022 | Vitol rachète l’ensemble du capital pour 2,3 milliards de dollars et retire le groupe de la cote |
Depuis 2022, la chaîne est donc simple : la société ivoirienne est contrôlée par le groupe Vivo Energy, lui-même détenu en totalité par Vitol, un négociant en matières premières non coté. Le groupe revendique aujourd’hui environ 4 200 stations dans 29 pays africains.
Curiosité de cette histoire : la maison mère a quitté la Bourse de Londres en 2022, mais sa filiale ivoirienne, elle, est restée cotée à Abidjan.
Qui possède quoi, et combien d’actions
La fiche émetteur de la BRVM donne la répartition du capital au 31 décembre 2015 : Vivo Energy CI Holdings BV 66,67 %, Petroci Holding 5 %, et 28,33 % de flottant. La présence de la société pétrolière d’État au capital est un détail peu connu. Aujourd’hui, le flottant ressort toujours à environ 28 %.
Le nombre d’actions, lui, a changé du tout au tout. Le 4 novembre 2016, après un vote de l’assemblée générale mixte du 23 juin, la société fractionne son action par cinquante :
| Le fractionnement de 2016 | Avant | Après |
|---|---|---|
| Valeur nominale | 2 500 F | 50 F |
| Nombre d’actions | 1 260 000 | 63 000 000 |
| Capital social | 3,15 Md F | 3,15 Md F |
L’objectif affiché était double : rendre le titre accessible aux petits épargnants et se conformer à la nouvelle règle de la BRVM sur le volume minimal de titres au flottant. Conséquence pratique pour qui consulte de vieilles archives : le dividende de 1 665 francs par action versé au titre de 2015 équivaut à 33,30 francs d’aujourd’hui. Ce calcul est le nôtre.
Six métiers derrière une seule enseigne
Le public voit des stations. Les comptes racontent une entreprise à six activités, dont les logiques n’ont rien à voir entre elles.
- Le réseau de stations, avec ses boutiques, ses stations de lavage et ses franchises de restauration : KFC, Burger King et Pizza Hut sont installés sur des stations Shell.
- Le gaz butane, vendu en bouteilles sous la marque Shell Gaz. La bouteille de 12,5 kg est restée à 5 200 francs tout au long de 2026 : l’État compense l’écart avec le coût réel.
- Les lubrifiants, seul segment où les prix sont libres et où la marque fait la différence.
- L’aviation, c’est-à-dire l’avitaillement des appareils à l’aéroport d’Abidjan.
- Le bitume, livré aux chantiers routiers, donc dépendant du budget de l’État.
- Les entreprises : industriels, mines et transporteurs livrés à prix négociés.
Combien de stations ?
La société ne publie pas ce chiffre dans ses rapports boursiers. Les sources disponibles donnent des repères datés :
| Distributeur | Stations | Date du relevé |
|---|---|---|
| Vivo Energy CI (Shell) | 212, puis 222 | 2018, puis décembre 2019 |
| Total Côte d’Ivoire | plus de 185 | février 2020 |
| OLA Energy | 88 | vers 2020 |
| Petro Ivoire | 71 | vers 2020 |
| Star Oil | 66 | vers 2020 |
Sources : Energia Africa et communiqués de presse. La 222e station, Shell Toumodi 2, a été inaugurée le 13 décembre 2019 : 5 000 m², cinq îlots de distribution et 200 m² de panneaux solaires.
Deux lectures. En nombre de stations, Vivo Energy CI devançait Total à la fin des années 2010, alors que Total reste généralement présenté comme le premier distributeur en volumes. Et le marché s’est fortement densifié : le pays comptait environ 900 stations en 2017, il en compte 1 446 en 2026, réparties entre plus de cinquante sociétés, selon le département américain du Commerce.
Le métier en un chiffre : un franc sur cent
En Côte d’Ivoire, la Direction générale des hydrocarbures fixe chaque mois les prix maxima des carburants et du butane. La marge du distributeur est une ligne de cette structure de prix, exprimée en francs par litre. Vivo Energy CI ne gagne donc rien quand le baril monte. Elle est rémunérée comme un logisticien : au volume.
Le compte de résultat 2025 le montre avec une netteté rare. Pour 100 francs encaissés :
| Pour 100 F de chiffre d’affaires, 2025 | F |
|---|---|
| Marge brute sur marchandises | 8,84 |
| Subventions, services et autres produits | +2,19 |
| Transports | −2,82 |
| Services extérieurs | −3,26 |
| Impôts, autres achats et divers | −0,89 |
| Personnel | −1,23 |
| Amortissements | −0,91 |
| Résultat d’exploitation | 1,93 |
| Frais financiers, impôt et divers | −0,93 |
| Résultat net | 1,00 |
Source : compte de résultat 2025, comptes sociaux ; décomposition de la note de recherche Ridwan Abdou n°004.
Trois choses à retenir de ce tableau.
L’entreprise est minuscule par ses effectifs. Environ 120 salariés pour 605 milliards de ventes : les stations sont tenues par des gérants, les camions par des transporteurs. Vivo porte le foncier, les équipements, la marque et les stocks.
Le transport pèse plus du double des salaires. 17,1 milliards de francs en 2025, premier poste de charges après les achats.
La subvention du butane n’est pas un détail. L’État a versé 6,7 milliards de francs de compensation en 2025, soit 57 % du résultat d’exploitation. Ce n’est pas un risque de prix, c’est un risque de délai : tout dépend de la date à laquelle le Trésor paie.
À retenir : dans ce métier, le chiffre d’affaires mesure le prix du pétrole autant que l’activité. En 2025, il n’a progressé que de 0,7 % alors que les volumes vendus augmentaient de 5 %.
Une place dans l’infrastructure pétrolière du pays
Vivo Energy CI n’est pas seule sur sa chaîne. En amont, la Société ivoirienne de raffinage détient le monopole de l’importation de brut, mais sa production ne couvre qu’environ la moitié de la demande nationale : le reste est importé en produits finis. Au milieu, la GESTOCI contrôle environ 85 % des capacités de stockage du pays, soit 473 097 m³ de produits pétroliers et 31 107 tonnes de butane, l’équivalent de dix-sept jours de consommation nationale de gaz.
Le distributeur intervient en bout de chaîne, et son stock est mince : 11,3 milliards de francs fin 2025, environ sept jours de ventes. C’est une logistique tendue, qui fonctionne tant que la raffinerie, les dépôts et les camions suivent.
L’année 2026 a mis ce système à l’épreuve. Avec les tensions autour du détroit d’Ormuz, le baril de Brent est passé d’environ 71 dollars fin février à plus de 100 dollars. À la pompe, le super sans plomb est passé de 820 à 905 francs le litre et le gazole de 675 à 725 francs, en deux relèvements. Pour un distributeur à marge fixe, l’effet ne se lit pas dans la marge mais dans la trésorerie : chaque litre acheté plus cher immobilise davantage d’argent en stocks et en créances.
Treize ans de résultats
En raccordant les chiffres de la fiche émetteur de la BRVM à ceux des cinq derniers exercices, on obtient une vue longue.
| Md F CFA | 2013 | 2015 | 2021 | 2022 | 2023 | 2024 | 2025 |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Chiffre d’affaires | 214,4 | 276,4 | 366,6 | 488,9 | 550,7 | 600,7 | 605,0 |
| Résultat d’exploitation | n.d. | n.d. | 4,3 | 6,0 | 8,5 | 11,3 | 11,7 |
| Résultat net | 3,04 | 3,27 | 2,4 | 3,5 | 4,0 | 5,4 | 6,0 |
Sources : fiche émetteur BRVM pour 2013 et 2015 ; comptes sociaux publiés à la BRVM pour 2021 à 2025, les comptes 2025 étant ceux présentés au conseil du 28 avril 2026.
Le fait le plus frappant se trouve au milieu du tableau : le bénéfice de 2021 était inférieur à celui de 2013, pour un chiffre d’affaires supérieur de 71 %. L’entreprise sortait d’une période difficile. Elle a ensuite multiplié son résultat net par 2,6 en quatre ans, pendant que le chiffre d’affaires ne progressait que de 65 % : l’essentiel de l’amélioration vient de la marge, pas des ventes.
Cette période correspond aussi à un effort d’investissement inhabituel : 45,6 milliards de francs entre 2023 et 2025, dont 19,3 milliards pour la seule année 2023, soit plus de trois fois les amortissements. La direction évoque l’extension et la modernisation du réseau. Les immobilisations corporelles sont passées de 42,4 à 61,6 milliards de francs.
Un siècle en douze dates
Ce qui reste à surveiller
Quatre points, tous tirés des comptes publiés, méritent l’attention de quiconque suit cette société.
Le financement à court terme. Les concours bancaires courants sont passés de 4,3 milliards de francs fin 2022 à 70,3 milliards fin 2025. Les investissements et le dividende ont été financés en grande partie par des découverts, c’est-à-dire par des lignes renouvelables.
Le cycle d’exploitation. Un distributeur vend comptant et paie ses fournisseurs à terme : son besoin en fonds de roulement est normalement négatif. Celui de Vivo Energy CI est passé de −26,5 à +15,4 milliards de francs en trois ans.
La distribution. Le dividende voté en 2026 (6,09 milliards) dépasse légèrement le bénéfice de l’exercice (6,03 milliards). Les capitaux propres n’ont augmenté que de 5,8 milliards en quatre ans, pour 21,3 milliards de bénéfices cumulés.
L’information publiée. Les rapports trimestriels tiennent en un tableau de six lignes. Ni le montant des créances sur l’État, ni les conditions des lignes de crédit, ni le détail des échanges avec le groupe ne sont publiés.
Questions fréquentes
À qui appartiennent les stations Shell en Côte d’Ivoire ?
À Vivo Energy Côte d’Ivoire, société cotée à la BRVM, qui exploite la marque Shell sous licence. Elle est contrôlée par le groupe Vivo Energy, lui-même détenu en totalité depuis 2022 par le négociant de matières premières Vitol. Environ 28 % du capital de la filiale ivoirienne s’échange en bourse.
Shell est-elle encore présente en Côte d’Ivoire ?
La marque, oui ; la compagnie, non. Shell a cédé ses titres dans sa filiale ivoirienne le 29 février 2012. Les carburants, lubrifiants et bouteilles de gaz continuent d’être vendus sous l’enseigne Shell en vertu d’un contrat de licence.
Depuis quand Vivo Energy CI est-elle cotée à la BRVM ?
Depuis le 16 septembre 1998, jour d’ouverture de la bourse régionale, à l’époque sous le nom de Shell Côte d’Ivoire. Le code de cotation SHEC a été conservé après le changement de nom de 2012.
Combien d’actions composent le capital de Vivo Energy CI ?
63 millions d’actions de 50 francs de valeur nominale, pour un capital de 3,15 milliards de francs. Avant le fractionnement du 4 novembre 2016, le capital comptait 1 260 000 actions de 2 500 francs.
Combien de stations Shell compte la Côte d’Ivoire ?
Le dernier chiffre officiellement communiqué est de 222 stations en décembre 2019, lors de l’inauguration de Shell Toumodi 2. La société ne publie pas ce nombre dans ses rapports boursiers. Le pays compte au total 1 446 stations-service en 2026, tous distributeurs confondus.
Que vend Vivo Energy CI en dehors du carburant ?
Du gaz butane en bouteilles (Shell Gaz), des lubrifiants, du carburéacteur pour l’aviation, du bitume pour les chantiers routiers, et des carburants livrés directement aux industriels et aux mines. Ses stations accueillent aussi des boutiques et des enseignes de restauration comme KFC, Burger King et Pizza Hut.
Combien Vivo Energy CI a-t-elle gagné en 2025 ?
6,03 milliards de francs de résultat net, en hausse de 12,6 %, pour 605 milliards de chiffre d’affaires et 11,7 milliards de résultat d’exploitation. Les volumes vendus ont progressé de 5 %, portés par le butane et les lubrifiants.
Quel dividende Vivo Energy CI a-t-elle versé au titre de 2025 ?
96,67 francs bruts par action, soit 6,09 milliards de francs au total. Le dividende net de l’impôt sur le revenu des valeurs mobilières s’établit à 85,07 francs pour une personne physique. Il a été détaché le 24 septembre 2026.
Poursuivre l’analyse
Cet article décrit une enseigne, un actionnaire et un métier. Il laisse entière la question qui intéresse l’épargnant : que vaut une entreprise dont les marges progressent, dont le bénéfice a été multiplié par 2,6 en quatre ans, mais dont la croissance a été financée par des découverts bancaires ?
Notre note de recherche sur Vivo Energy Côte d’Ivoire reprend les comptes de 2021 à 2025 ligne à ligne, vérifiés par vingt-deux contrôles arithmétiques, décompose la rentabilité des capitaux propres entre marge, rotation et endettement, reconstitue cinq années de flux de trésorerie, compare la société à son concurrent coté, puis confronte quatre méthodes de valorisation à trois scénarios.
Consulter la note de recherche Vivo Energy Côte d’Ivoire →
Sources
- BRVM, fiche émetteur Vivo Energy Côte d’Ivoire (SHEC)
- Vivo Energy, présentation de la filiale ivoirienne
- « Shell Côte d’Ivoire change de dénomination », mai 2012
- Financial Afrik, « BRVM : split des actions de Vivo Energy », octobre 2016
- Agence Ecofin, précisions de la BRVM sur le fractionnement des titres Vivo Energy CI
- City A.M., rachat de Vivo Energy par Vitol pour 2,3 milliards de dollars
- Vivo Energy, nomination de Kader Maïga à la direction générale, août 2024
- Inauguration de la 222e station Shell, Toumodi 2, décembre 2019
- Energia Africa, les cinq plus grands distributeurs de carburants en Côte d’Ivoire
- Département américain du Commerce, Côte d’Ivoire, Oil and Gas, mai 2026
- Le Jecos, dividende de 6,090 milliards FCFA mis en paiement en septembre 2026
- États financiers 2021-2025 et rapports d’activité 2026 publiés par Vivo Energy Côte d’Ivoire à la BRVM, et note de recherche Ridwan Abdou n°004, Énergie, 9 octobre 2026