Une usine née d’une décision de Conseil des ministres
L’histoire commence en mars 1976. La Côte d’Ivoire construit des routes à un rythme soutenu et dépend entièrement des importations pour le liant qui les rend carrossables. Le Conseil des ministres autorise donc, à l’initiative du président Félix Houphouët-Boigny, la construction d’une usine de fabrication de bitume, et la Société Multinationale de Bitumes est créée dans la foulée.
La suite se lit comme un calendrier de chantier :
| Date | Étape |
|---|---|
| Mars 1976 | Création de la société et autorisation de construire l’usine |
| 27 septembre 1976 | Contrat signé avec le constructeur Technip |
| 12 janvier 1977 | Pose de la première pierre |
| 15 février 1977 | Ouverture du chantier |
| 30 mars 1978 | Fin des travaux |
| 22 avril 1978 | Mise en service de l’usine |
Deux ans et un mois entre la décision et la première production. Le nom retenu, « multinationale », dit l’ambition initiale : l’usine n’a jamais été conçue pour le seul marché ivoirien, mais pour approvisionner la sous-région.
Le choix industriel qui explique tout le reste
SMB n’a pas été construite à côté de la raffinerie : elle a été construite dedans. Son siège et son unité se trouvent sur le site de la Société Ivoirienne de Raffinage, créée le 3 octobre 1962 et dont la première unité de traitement a démarré en 1965. La SIR traite aujourd’hui environ 3,8 millions de tonnes de brut par an sur 80 hectares.
Cette implantation n’est pas un détail de géographie, c’est le modèle économique tout entier.
Ce que fait réellement l’usine
SMB achète un brut lourd importé, d’origine sud-américaine, puis le distille : distillation atmosphérique, puis sous vide. L’opération sépare deux familles de produits.
Le résidu le plus lourd devient du bitume routier. C’est le produit qui porte la marge et la notoriété de l’entreprise.
Les coupes plus légères deviennent des distillats, vendus pour l’essentiel à la SIR, qui les réintègre dans sa propre production. Autrement dit, le voisin est aussi le client.
En 2020, dernier exercice pour lequel les volumes ont été détaillés publiquement, SMB a vendu 216 500 tonnes de bitumes et 162 300 tonnes de distillats. La capacité installée est aujourd’hui de 350 000 tonnes de bitume par an, alors que l’usine a produit jusqu’à 530 000 tonnes par le passé, selon sa directrice générale Marie-Joséphine Sidibé.
Une conséquence rarement relevée
Être logé dans une raffinerie signifie accéder au brut, aux bacs de stockage et aux quais sans avoir à financer ces infrastructures. C’est ce qui permet à une entreprise d’environ soixante salariés de réaliser plus de 3 milliards FCFA de chiffre d’affaires par employé. SMB n’est pas une entreprise de main-d’œuvre : c’est une plateforme de transformation.
Le revers est tout aussi net. La même proximité crée une dépendance : actionnaire, voisin, client et fournisseur de services logistiques se confondent en une seule entité.
D’outil d’État à société cotée
Créée par la puissance publique, SMB est privatisée au milieu des années 1990, dans la vague de désengagement de l’État ivoirien. Elle est admise à la cote le 16 septembre 1998, date qui n’est pas anodine : c’est le jour même où la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières a commencé ses activités, après la fermeture de la Bourse des Valeurs d’Abidjan. SMB fait donc partie des sociétés qui ont vu naître la place régionale.
Aujourd’hui, la structure du capital est simple et très concentrée :
| Capital social | 4 872 000 000 FCFA |
|---|---|
| Nombre d’actions | 7 795 200, nominal 625 FCFA |
| Actionnaire de référence | Société Ivoirienne de Raffinage, 72,6 % |
| Actionnaires privés | 27,4 % |
| Flottant retenu par la BRVM | environ 16,5 % |
| Code · secteur | SMBC · Énergie |
Répartition du capital au 31 décembre 2023, publiée par Bloomfield Investment.
Les années que l’on oublie : 2013 et 2014
L’histoire boursière de SMB n’a rien d’une ligne droite. La société a publié une perte de 6,1 milliards FCFA en 2013, puis de 13,2 milliards en 2014, soit 19,3 milliards de pertes cumulées, et n’a versé aucun dividende sur ces exercices. Le retour au bénéfice intervient en 2015, avec 5,5 milliards.
Ce précédent mérite d’être connu de quiconque s’intéresse à l’entreprise. Il rappelle qu’un modèle fondé sur un écart de prix peut devenir déficitaire lorsque cet écart se referme, et que la régularité des cinq derniers exercices n’est pas une propriété permanente du modèle.
Trois marchés, trois logiques
SMB vend son bitume sur trois marchés dont les règles n’ont rien à voir entre elles.
Le marché intérieur
Il suit les budgets routiers de l’État. La demande locale tourne autour de 150 000 tonnes par an, et a atteint environ 200 000 tonnes à l’approche de la Coupe d’Afrique des Nations, selon la direction. Sur ce marché, SMB couvre la totalité des besoins : tout le bitume utilisé en Côte d’Ivoire sort de son usine.
L’Export Terre
Mali, Burkina Faso, Niger. Le bitume se transporte chaud, donc la proximité d’Abidjan constitue un avantage logistique difficile à contester par une cargaison venue d’ailleurs. Ce marché est exposé au risque sécuritaire sahélien.
L’Export Mer
Nigeria, Ghana, Gabon, Sénégal, Cameroun, Mauritanie, Angola, Guinée, Togo, Bénin, République démocratique du Congo. Livré par navire, c’est le marché le plus disputé : SMB y affronte directement les raffineurs et négociants internationaux, sur des cargaisons comparées au prix près.
L’atout réglementaire de 1999
Un élément discret pèse lourd dans cette géographie. Depuis 1999, les produits de SMB sont agréés à la Taxe préférentielle communautaire de l’UEMOA et au schéma de libéralisation des échanges de la CEDEAO. Concrètement, un bitume ivoirien circule sans droits de douane dans la zone, à la différence d’un bitume importé de l’extérieur. Cet agrément, obtenu il y a plus de vingt-cinq ans, vaut aujourd’hui autant qu’un investissement industriel.
Le lien direct avec les routes du pays
La demande de bitume est ce que les économistes appellent une demande dérivée : elle ne dépend pas du goût des clients mais du nombre de kilomètres construits et entretenus.
| Réseau routier revêtu | Longueur |
|---|---|
| 2011 | 6 514 km |
| 2020 | 7 500 km |
| 2024 | 8 500 km |
Source : gouvernement ivoirien.
Environ 250 kilomètres de routes revêtues supplémentaires par an sur la période récente, auxquels s’ajoute l’entretien du réseau existant, qui consomme lui aussi du liant. Le Plan national de développement 2026-2030, qui vise une croissance moyenne de 7,2 % par an et un taux d’investissement porté à 34,5 % du PIB en 2030, prolonge ce cycle.
Peu d’entreprises cotées à Abidjan peuvent revendiquer une visibilité comparable sur la demande de leur produit principal. C’est la force structurelle du dossier.
Cinquante ans en dix dates
Trois défis qui ne se résolvent pas dans l’usine
Un prix d’achat que l’entreprise ne fixe pas
Les achats de brut représentent selon les années entre 70 % et 93 % du chiffre d’affaires. Le brut se paie en dollars aux cours mondiaux ; le bitume se vend sur des cotations internationales qui suivent avec un décalage. La rentabilité de SMB est l’écart entre les deux, et cet écart ne se décide ni à Vridi ni à Abidjan.
L’exercice 2022 l’a montré brutalement : le chiffre d’affaires a doublé, à 276,9 milliards FCFA, sous l’effet de la flambée du brut, mais le taux de marge brute est tombé de 22,6 % à 13,1 %. Vendre davantage en valeur ne signifie pas gagner davantage.
Un client qui est aussi l’actionnaire
Les créances inscrites au bilan sont passées de 35,9 milliards fin 2021 à 109,7 milliards fin 2025, alors que le chiffre d’affaires reculait sur la même période. Dans sa notation de 2024, Bloomfield Investment attribuait explicitement la dégradation de la trésorerie nette au « règlement tardif des créances par son actionnaire de référence ».
C’est le point le plus sensible du dossier, et il n’a pas de solution industrielle : il se règle par la négociation.
Une seule unité, et un arrêt tous les cinq ans
SMB produit depuis un site unique. Toute indisponibilité arrête le chiffre d’affaires. L’arrêt quinquennal réglementaire de février-mars 2026, destiné à l’entretien général des équipements, a fait reculer les ventes de bitume de 35 % au premier trimestre. L’agence de notation relève par ailleurs un risque persistant d’indisponibilité d’espace de stockage, illustré en 2023 lorsque les stocks ont atteint 61,8 milliards FCFA.
Ce que l’entreprise prépare
La direction travaille à l’extension des installations, avec la création de nouveaux bacs de stockage sur le domaine portuaire d’Abidjan, dans le cadre d’un plan stratégique 2025-2030 destiné à accroître la capacité de production et à explorer de nouveaux marchés, en donnant la priorité au marché local. L’entreprise est certifiée ISO 14001 depuis 2012.
Sur le plan commercial, le chantier est la reconquête de l’Export Mer, dont SMB s’était temporairement retirée en 2023 et où elle a commencé à refidéliser des clients à partir de 2024.
Cinq exercices en chiffres
| En milliards FCFA | 2021 | 2022 | 2023 | 2024 | 2025 |
|---|---|---|---|---|---|
| Chiffre d’affaires | 139,4 | 276,9 | 247,6 | 229,1 | 206,7 |
| Résultat d’exploitation | 13,6 | 13,8 | 28,6 | 12,0 | 17,8 |
| Résultat net | 8,6 | 9,4 | 17,3 | 8,7 | 13,1 |
| Dividende brut par action (F) | 800 | 800 | 1 200 | 700 | 800 |
Source : états financiers de synthèse publiés par la société, exercices 2021 à 2025. Montants arrondis au dixième de milliard.
Le tableau contient à lui seul l’énigme de cette entreprise : le chiffre d’affaires baisse depuis trois ans, et le bénéfice de 2025 est le deuxième meilleur de la série. Chez SMB, le chiffre d’affaires mesure d’abord le prix du pétrole ; c’est la marge, et non le volume d’affaires, qui raconte l’activité réelle.
Questions fréquentes
Qui produit le bitume utilisé en Côte d’Ivoire ?
La Société Multinationale de Bitumes (SMB), créée en 1976 et implantée à Vridi, dans l’enceinte de la raffinerie de la SIR. Elle couvre la totalité des besoins du marché ivoirien, estimés à environ 150 000 tonnes par an, et exporte son surplus dans la sous-région.
SMB est-elle une filiale de la SIR ?
Oui. La Société Ivoirienne de Raffinage détient 72,6 % du capital, le reste étant réparti entre des actionnaires privés. La SIR est également le principal client des distillats produits par SMB, et l’usine est installée sur son site.
Quelle est la capacité de production de SMB ?
La capacité installée est d’environ 350 000 tonnes de bitume par an. L’usine a produit jusqu’à 530 000 tonnes par le passé, selon sa directrice générale. En 2020, SMB a vendu 216 500 tonnes de bitumes et 162 300 tonnes de distillats.
Depuis quand SMB est-elle cotée en bourse ?
Depuis le 16 septembre 1998, jour d’ouverture de la BRVM, sous le code SMBC, après une privatisation intervenue au milieu des années 1990. Le flottant retenu par la Bourse représente environ 16,5 % du capital.
Dans quels pays SMB vend-elle son bitume ?
En Côte d’Ivoire, au Mali, au Burkina Faso et au Niger par la route, et par voie maritime au Nigeria, au Ghana, au Gabon, au Sénégal, au Cameroun, en Mauritanie, en Angola, en Guinée, au Togo, au Bénin et en République démocratique du Congo.
Quel dividende SMB a-t-elle versé au titre de 2025 ?
800 FCFA brut par action, soit 6,24 milliards FCFA au total, mis en paiement le 18 septembre 2026. Après l’impôt sur le revenu des valeurs mobilières de 12 % applicable aux personnes physiques, le dividende net ressort à 704 FCFA.
SMB a-t-elle déjà connu des pertes ?
Oui. La société a enregistré 6,1 milliards FCFA de pertes en 2013 et 13,2 milliards en 2014, sans verser de dividende, avant de renouer avec le bénéfice en 2015. Les cinq exercices 2021 à 2025 sont tous bénéficiaires.
Pourquoi le chiffre d’affaires de SMB baisse-t-il alors que son bénéfice monte ?
Parce que le chiffre d’affaires reflète surtout le prix du brut, répercuté dans le prix de vente. Quand le pétrole baisse, les ventes en valeur reculent sans que les volumes suivent. Le bénéfice, lui, dépend de l’écart entre le prix du bitume et celui du brut, qui peut s’élargir pendant que les ventes diminuent.
Poursuivre l’analyse
Cet article raconte d’où vient SMB et comment fonctionne son usine. Il laisse entière la question qui intéresse un investisseur : que vaut une entreprise dont la rentabilité dépend d’un écart de prix qu’elle ne fixe pas, et dont 61 % de l’actif est constitué de créances sur son propre actionnaire ?
Notre note de recherche sur SMB part des états financiers SYSCOHADA 2021-2025 reconstitués poste par poste et vérifiés par trente-deux contrôles de cohérence. Elle mesure la marge normative de milieu de cycle plutôt que celle du dernier exercice, décompose le cycle d’exploitation jour par jour, chiffre ce qu’un retour du besoin en fonds de roulement coûterait en trésorerie, et confronte quatre méthodes de valorisation à trois scénarios.
Consulter la note de recherche SMB Côte d’Ivoire →
Sources
- BRVM, fiche émetteur Société Multinationale de Bitume de Côte d’Ivoire
- Bloomfield Investment, fiche de notation financière SMB, validité août 2024 à juillet 2025
- ARDA, Société Multinationale de Bitumes, historique et dates de construction
- Abidjan Économie, entretien avec Marie-Joséphine Sidibé, directrice générale de la SMB
- SIR, Société Ivoirienne de Raffinage, présentation et capacités
- BRVM, historique et ouverture du 16 septembre 1998
- Le Jecos, 6,236 milliards FCFA de dividendes aux actionnaires de SMB
- KOACI, 8 500 km de routes bitumées en 2024 contre 6 514 km en 2011
- Agence Ecofin, le PND 2026-2030 table sur 206 milliards de dollars d’investissement
- États financiers de synthèse SMB, exercices 2021 à 2025, publiés à la BRVM, et note de recherche Ridwan Abdou